«La pédagogie avant tout» est le credo de Philippe Cornaz, nouveau directeur de l'Ecole de jazz et de musique actuelle (EJMA). En nommant le vibraphoniste vaudois, le conseil de fondation a choisi la voie de la continuité. Musicien doté d'un remarquable pedigree – l'homme est titulaire d'un diplôme de la fameuse Berkeley School of Music de Boston – Philippe Cornaz, 42 ans, est l'un des professeurs fidèles à l'école depuis plusieurs années. Sa nomination s'inscrit donc dans la nécessité de restaurer la confiance dans l'école après la très sérieuse crise de ces deux dernières années.

Elève de Gary Burton, l'un des plus brillants vibraphonistes de l'immédiat après-Modern Jazz Quartet, cet ancien instituteur tient à (re)mettre l'élève au centre de son école tout en veillant à augmenter la qualité des cours. L'ouverture de son école à d'autres formes de musique que le jazz fait également partie de ses projets: «La diversité et la capacité d'évoluer sont essentielles chez le musicien actuel.» Des cours de House Music bientôt à l'EJMA? Philippe Cornaz ne l'exclut pas tout en précisant que l'école n'est de loin pas le seul moyen de venir à la musique. Inscrire l'EJMA dans le cercle des écoles européennes de musique, chercher à obtenir une reconnaissance internationale des diplômes, ainsi que la mise sur pied d'une médiathèque consacrée au jazz romand sont les autres objectifs confiés au nouveau directeur. Il a quatre ans pour les réaliser.

La nomination de Philippe Cornaz n'est que le dernier épisode de l'histoire mouvementée de cette école fondée à Lausanne en 1984 par Christo Christov. Ce trompettiste d'origine bulgare mène rapidement l'EJMA sur la voie du succès. Après dix ans d'activité, l'Ecole de jazz compte près de 700 élèves, bénéficie d'une reconnaissance européenne et cherche même à étendre ses activités formatrices aux techniques de la prise de son. Ce succès est paradoxalement la cause de ses malheurs, qui débutent en 1996. Au bénéfice d'une subvention de la Ville de Lausanne, l'EJMA, devenue fondation, voit ses comptes soumis au contrôle du service de la révision. Des irrégularités apparaissent dans le rapport des comptes 1994 parmi lesquelles des liens financiers étroits qu'entretient l'EJMA avec des sociétés privées appartenant à Christo Christov. Le président de la fondation, lui-même, n'échappe pas à la tourmente: quelques milliers de francs qui ont servi à une dépense privée apparaissent dans des comptes on ne peut plus nébuleux. C'est d'autant plus ennuyeux que ledit président n'est autre que Jean-Claude Rochat, député radical et, encore à cette époque, président de la commission des finances du Grand Conseil. Ecœurés par ces affaires et mécontents de leurs conditions de travail, les professeurs réclament alors la tête des deux dirigeants. A la parution du rapport suivant, en 1997, d'autres faits surgissent: les comptes laissent paraître des frais à la charge de l'EJMA, tels que des factures de téléphone au 156 et des pertes pour le bar à hauteur de 36 500 francs, dont un montant de 10 000 réservé au seul usage de l'administration de l'école. «C'est le chenit» dit Jean-Marc Bissat, le chef du Service de révision de la Ville en préconisant la «mise en place d'une organisation administrative et comptable adaptée à l'importance de l'institution». Enfin, il s'avère que des mouvements d'argent ont lieu entre l'école et Chorus, la boîte à jazz lausannoise dont la fondation est présidée par… Jean-Claude Rochat. Pourtant, c'est bien Christo Christov, et lui seul, qui saute au début de cette année. On parle de «séparation à l'amiable», l'intéressé se refusant à toute déclaration. L'EJMA se pourvoit alors d'une direction collégiale et intérimaire prise en main par Jean-Claude Rochat. Mais l'impunité de Christov et de l'ancien municipal lausannois ne laisse pas tout le monde indifférent puisque l'affaire de l'EJMA fait l'objet d'une interpellation au Grand Conseil en juin dernier. «Comment tolérer que les pouvoirs publics passent l'éponge sur de pareils comportements dans une institution dont le budget se compose de subventions des collectivités et des écolages payés par les élèves ou leurs parents?» interroge le député écologiste Michel Glardon qui exige le remboursement des pertes et demande des comptes sur les jetons et salaires que perçoit Jean-Claude Rochat au titre de président et de directeur provisoire de la fondation. On lira la réponse du Conseil d'Etat avec intérêt.