Acéré, puissant et agressif, le rock de Skunk Anansie égratigne plutôt qu'il ne caresse. Un son froid et brutal fidèle à l'image très profilée du groupe anglais. En cinq ans de carrière, cette formation londonienne a réussi un pari rare, celui de réveiller une scène metal britannique noyée sous les assauts appliqués de la brit pop. Autant que les riffs grasseyants du guitariste métallurgiste, c'est l'attitude et les propos souvent très engagés du groupe qui ont conquis une jeune génération de fans de rock. Végétarienne activiste, bisexuelle affirmée, Skin, la chanteuse black et racée de Skunk Anansie, ne craint pas les détracteurs.

Sorti au début du printemps, Post Orgasmic Chill (distr. EMI), le nouvel album du groupe anglais, vise un public large. Plus mélodique et maîtrisé que les brûlots passés, ce disque incorpore des instrumentations drum & bass mais aussi quelques digressions progressistes un rien nauséabondes. A l'évidence, Skunk Anansie veut casser son image de bataillon de métallurgistes brutaux. Dans un salon très feutré de la banlieue zurichoise, Skin réajuste ses lunettes noires à monture très large et parle doucement. Première surprise.

Le Temps: Vous avez commencé votre carrière de chanteuse en interprétant des standards de jazz de Billie Holiday ou d'Ella Fitzgerald. On est très loin de Skunk Anansie…

Skin: Je chantais ces morceaux surtout par passion pour le chant, et pour entraîner ma voix, pour varier les phrasés. Cela m'a permis aussi de me familiariser avec l'histoire de la musique vocale. Mais à un certain point, je me suis sentie vidée, je ne supportais plus d'interpréter des textes que je n'avais pas écrits.

– Skunk Anansie a commencé sa carrière sur un label indépendant au passé anarchiste. Pourquoi avez-vous changé de maison de disques?

– One little indian a une réputation très usurpée. C'est une société qui fonctionne en fait comme une grande maison de disques, sans trop d'égards pour les artistes. Ce qui a changé pour nous c'est l'argent. Plus de 3 millions d'exemplaires de Stoosh, notre précédent album, ont été écoulés. Cela m'a permis d'acheter un logement. Ce succès nous a pris de court. Reste que Skunk Anansie n'a pas changé sa manière de vivre. Nous continuons d'aller au pub du coin, de fréquenter les petits clubs de rock et nous n'employons pas de gardes du corps, sauf en Italie, où nos fans sont très agités.

– L'image de Skunk Anansie est forte et plutôt agressive. Est-ce par provocation ou désirez-vous simplement combattre l'apathie du public rock?

– Cette image agressive n'a rien à voir avec moi ou le groupe. La presse me présente comme une tigresse arrogante. Regardez-moi, je ne suis pas particulièrement grande, je parle avec une voix plutôt douce. S'il est vrai qu'une femme se doit d'être forte aujourd'hui, elle doit aussi se montrer vulnérable.

– Actuellement, la scène rock est dominée par les femmes. Pensez-vous que leur message soit différent de celui des hommes?

– Les femmes doivent rester elles-mêmes, jouer sur des registres aussi différents que les hommes. Pourquoi devraient-elles se cantonner à un genre musical précis? C'est stupide. Le marché musical a trop souvent tendance à limiter leur rayon d'action. Ces dernières années, de nombreuses femmes ont réussi à imposer leur talent. Ces artistes sont non seulement fortes et intelligentes mais aussi sexy, comme Alanis Morrissette, Cerys du groupe Catatonia ou PJ Harvey. Je ne suis pas sûr qu'elles auraient rencontré un même succès si elles avaient été laides. Un chanteur rock laid reste intéressant, une chanteuse moche n'a aucune chance de percer.

– Dès le début de votre carrière, vous avez avoué très ouvertement votre bisexualité. Pourquoi?

– C'est important aujourd'hui d'être très franc sur sa sexualité. Surtout lorsqu'on pense aux propos et aux attentats antigays qui ont secoué les Etats-Unis ces derniers mois. Les ultraconservateurs n'osent pas tenir des propos racistes ou ouvertement sexistes, mais par contre l'homophobie se porte bien.

– Pensez-vous qu'en tant que chanteuse d'un groupe à succès vous vous devez d'être un porte-parole des gays?

– Je ne me sens responsable de personne si ce n'est de ma propre personne. Mais je tiens à parler politiquement de sexualité. L'aspect personnel de la sexualité ne regarde que moi. Je ne tiens pas à être un modèle.

– Vous êtes devenue un personnage phare du cirque rock. Comment réagissez-vous à cette médiatisation extrême?

– C'est important de prendre du recul, de ne pas se faire dévorer par le business. Je ne veux pas devenir une icône, mais plutôt inspirer les gens, leur donner confiance en leur sexualité, ou en leur race. Notre slogan serait plus «Nous sommes des diables, vous devriez nous adorer» que «Nous sommes des anges, croyez en nous!»

Skunk Anansie en concert ce soir au Gurten Festival, Berne. Programme complet du Gurten dans notre mémento ou sur www.gurtenfestival.ch