Faux événement? Vrai concert? Ornette Coleman, à son habitude, a jeté un pavé dans la mare du médiatiquement correct. Le «doux terroriste de la musique», dont l'avant-programme du Festival de Jazz de Vienne résume les dynamitages successifs, présentait samedi, en exclusivité, une rencontre avec les Master Musicians of Jajouka. Voici la réponse, attendue, du dernier novateur anarchiste du jazz aux séductions en vogue de la world music.

Au départ, aucun hiatus décelable entre le père du free jazz – musique excentrique par son questionnement radical des codes musicaux – et les tenants d'une tradition séculaire elle-même parfaitement hors jazz. Déconvenue pourtant chez ceux qui rêvaient, un peu naïvement, de fusion consensuelle. En exhibant les 11 Marocains seuls en début de concert (huées prévisibles d'un public déconcerté par trois quarts d'heure de séquences répétées en boucle), puis en les réinjectant, au sein du quartette, tout en fin de soirée, Coleman signifiait clairement qu'il en attendait une coloration, non un partenariat. Une autre façon de rester contre vents et marées rivé à son propre univers, dont absolument rien ne le distrait.

L'exceptionnelle densité du concert de samedi, passé le malentendu pseudo-fusionnel, tenait à cette concentration de moine en lévitation, et au rôle d'alter ego visionnaire joué par un Joachim Kühn toujours plus halluciné.

Plus accessible mais tout aussi habité, Randy Weston confirmait en début de soirée que son œuvre a désormais atteint ce point de maturité où chaque note brille de l'éclat d'une révélation. Le dialogue interculturel empruntait dans son cas des voies moins escarpées: en totale osmose spirituelle, les Gnawa of Tangar semblaient donner forme à des pulsions confusément en gestation dans son univers. Très loin des «ellingtonismes» de surface, son coup de chapeau au maestro présentait tous les signes d'une communion télépathique.

Le Duke fêté

Seconde commémoration officielle du centenaire Ellington après le tandem Bellson-Marsalis (voir LT du 10 juillet), la soirée de dimanche ne cachait pas ses ambitions reconstitutives. Soignée, professionnelle à la française (c'est-à-dire ouverte à quelques flottements), l'approche de Claude Bolling trouvait ses limites dans une relecture un peu conventionnelle.

Le Smithsonian Jazz Masterworks Orchestra dévorait quant à lui une unique tranche du gâteau de Duke: les années Cotton Club. Double défi: restituer sans approximation le son d'époque, et ressusciter la magie originelle. La présence de fortes personnalités comme Scott Robinson ou le vétéran Joe Wilder a brillamment déjoué le piège du musée. Une plongée jouissive dans les entrailles du jazz.