Certains habitués du festival de jazz de Willisau, ce dimanche caniculaire, sortent avec l'impression insidieuse qu'on a été trop gentil avec eux. Fin de premier concert, dans une après-midi lucernoise où John Zorn parade de dos, en pantalon camouflé et t-shirt rouge. Ils viennent d'entendre Bar Kokhba. L'orchestre de chambre du saxophoniste new-yorkais. Sa marionnette aux six membres agiles qu'il dirige depuis une chaise, à demi roulé sur lui-même. Depuis quelques années, Zorn rechigne à emboucher son alto. Il écrit. Il baguette. Voilà tout. C'est aussi bien un désir d'abstraction que de prise en mains.

Bar Kokhba est un feuilleton de western spaghetti, de film érotique, toujours suspendu dans une sensualité de mâle armé. Marc Ribot, assis aussi - tout le monde l'est d'ailleurs sauf le contrebassiste Greg Cohen qui n'a pas le choix; Ribot vous fait des échos de surf guitar, de Johnny Lee Hooker piégé par les Beach Boys. Il est géant, même recroquevillé. Il est celui par lequel cette grande musique d'ascenseur traverse l'horizon. Grâce à lui, John Wayne chevauche chez les Hassidiques. Et Zorn dirige à rebours, s'amuse des trahisons que sa partition subit. Joey Baron, Cyro Baptista, construisent ensemble des rythmes de caisse enregistreuse, de seconde main qui syncope en quinconce.

Triomphe général face à une musique à la modernité galopante, simple comme une chanson. Et pourtant, on débat devant l'entrée. N'est-ce pas trop «hübsch», joli, limite benêt? Willisau vend un jazz d'outre-tombe, coup de poing à l'estomac et crise de foi. Le free jazz, l'avant-garde opaque, tout ce que des meutes de mélomanes traquent une fois l'an en cette banlieue de campagne. Alors, Zorn qui vous fait rêver avec des musiques paysagistes, c'est un comble.

En deuxième partie, auprès d'une garnison helvétique qu'il n'a jamais rencontrée (Koch-Schütz-Studer-Amstad), John Zorn réapparaît avec un saxophone dans le bec. Des batteries germaniques, de métal crissant, sur un chant grimacé. Cela frotte. Grince. Tabasse. Zorn retrouve sa nature profonde. La même qu'il y a une heure. Dégotter dans le sérieux de l'orthodoxie bruitiste ce qui, un instant, peut vous ramener à votre humanité.