Spectacle

Jean Anouilh, roi déchu du bal

Le Chaux-de-Fonnier Robert Sandoz tente de ressusciter «Le Bal des voleurs», comédie de jeunesse d’un auteur jadis adulé. Mais au Théâtre de Carouge, sa verve se révèle défraîchie

Il y a des jeunesses qui passent plus vite que d’autres. Au Théâtre de Carouge, Robert Sandoz monte «Le Bal des voleurs», comédie butineuse d’un Jean Anouilh encore vert, mais très doué. Il a la vingtaine dans cette France des années 1930 qui vient de porter au pouvoir le Front populaire. Dans sa tête passent en boucle des escapades shakespeariennes, des musettes d’opérette, des marivaudages entre deux buissons.

Son «Bal des voleurs» jardine dans ces allées, ombré par un mal-être existentiel, le sentiment que l’époque sonne creux, que le mensonge pollue les langues. Anouilh est un prestidigitateur désenchanté. Mais sur la scène carougeoise, ses tours ne prennent plus, malgré le brio des comédiens.

L’ombre d’Arsène Lupin

Pourquoi ce «Bal des Voleurs» patine-t-il tant? L’intrigue y est pour beaucoup. Dans la mise en scène de Robert Sandoz, les brigands entrent en vague dans la fiction, portés par l’électrisant «Can’t buy me love» des Beatles. Voyez-les, ces farceurs avec leurs moustaches à la Arsène Lupin, leurs perruques à la Fantômas, leurs postiches attrape-nigauds. Ils ont décidé de faire main basse sur Vichy et ses curistes.

Anouilh, ce charmeur trop bavard

Leur stratagème? Se faire passer pour une famille de Grands d’Espagne, histoire d’abuser l’extravagante Lady Hurf (Anne-Catherine Savoy), ce flegmatique de Lord Edgard (Laurent Deshusses), ses nièces, les délicieuses Juliette (Fanny Duret) et Eva (Marie Druc). Le larcin est programmé une nuit de bal. Mais l’amour s’invite, Juliette a un faible pour Gustave (Joan Mompart). Si on lâche prise très vite, c’est qu’Anouilh est bavard, que sa malice est à l’image de ses personnages-figurines: charmeuse, mais fanée.

Un carnaval inoffensif

On aurait pu espérer que Robert Sandoz ravive cette pâte. Ce metteur en scène d’origine chaux-de-fonnière avait offert ici même en 2011 un «Monsieur chasse» de Georges Feydeau ingénieux. En 2014, il revenait avec un très troublant «Et il n’en resta plus aucun», d’après «Les dix petits nègres» d’Agatha Christie. Mais il se révèle plus emprunté devant cette «comédie-ballet». Que dire par exemple de la première partie, carnavalesque certes, servie par de bons musiciens, certes encore, mais en manque total de ressort et de saveur? Cet album distrait mollement.

Un petit bonheur en queue de soirée

Raté alors, ce «Bal»? Pas tout à fait. Robert Sandoz et sa bande se rattrapent en queue de soirée, quand ce sentimental d’Anouilh tombe le masque. Dans la peau de Juliette, l’intense Fanny Duret supplie Gustave, joué comme sur un fil par Joan Mompart, de l’embrasser. Au-delà des simagrées, de l’escroquerie généralisée, le désir imprime soudain sa loi. Le bandit ailé résiste, mais la demoiselle s’accroche à son rêve.

Les deux comédiens sont à présent sur le rebord de la fenêtre, comme sur le point de s’envoler avec leur trésor. Dans son fauteuil, on jouit alors de ce ballet de poche: au bord du vide, des jambes fuselées tricotent une romance, sur un air de tango. Un instant, ce songe vous emporte.


Le Bal des voleurs, Théâtre de Carouge, jusqu’au 18 mars; rens. http://tcag.ch

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