Jean Babilée dans un éclair

Le danseur français était une légende.Il s’est éteint à 90 ans, l’esprit toujours cavaleur

Il ne fait pas bon devenir une légende. On vous oublie. Et quand vous mourez, on est tout étonné que vous ayez vécu si longtemps. Jean Babilée s’est éclipsé jeudi dans la nuit, à quelques jours de ses 91 ans. Dans les livres d’histoire, il est à jamais ce beau garçon, petit de taille, altier de visage, qui brûle dans Le Jeune Homme et la mort. Il a 23 ans en ce mois de juin 1946 à Paris. Le chorégraphe Roland Petit l’a repéré au sein du Ballet de l’Opéra. Il lui a demandé d’être son «jeune homme» sous les toits, torse bombé dans l’attente d’une volupté, celle que lui refuse la jeune fille de l’histoire, incarnée par Nathalie Philippart.

Est-ce la musique de Jean-Sébastien Bach? Ou le livret de Jean Cocteau? Ou la splendeur du couple? Ou encore le besoin de s’émerveiller après des années de dépression? Le spectacle s’écrit en lettres d’or dans les mémoires. Jean Babilée a les ailes d’Orphée. Il épousera bientôt Nathalie Philippart.

Il vient de prendre son envol. Il n’a pas encore cet air de grand-duc qu’il aura au Théâtre de Vidy en 2003 dans Il n’y a plus de firmament , rêverie autour de Balthus et d’Artaud. Mais il connaît la laideur des hommes: il découvre, un jour de 1940, tracé sur un miroir dans sa loge, le mot «Juif». Jean Babilée est né Jean Gutman. Parce qu’il a été stigmatisé, parce qu’il s’est découvert courageux sous l’Occupation, il chérit sa liberté.

Alors, certes, il danse pour Luchino Visconti, joue pour Peter Brook – dans Le Balcon de Jean Genet en 1960 – reverdit à 66 ans sous l’œil de Maurice Béjart dans Life, fait le dandy à 70 ans passés pour des chorégraphes aux allures de mages, François Verret et Joseph Nadj. Mais il ne s’attache à aucune amarre. Il vit sur sa moto et feint d’avoir oublié des pans entiers de sa vie quand on l’interroge à ce sujet.

Au mois de mai 2003, on le rencontre à Vidy. On veut l’interroger sur Balthus, qu’il a connu. Il nous parle de Jean Genet et de sa tombe qu’il a cherchée en vain dans le cimetière marocain où il repose. Il est surtout amoureux de sa grosse cylindrée, parquée dans la cour. Paris-Lausanne en six heures, vous vous rendez compte. Avec son épouse dans le dos. Prendre le large était sa vie.