RETOUR

Jean Bart, pour l'amour des arts

En 2007, l'une de ses vieilles perles cinétiques a ressurgi chez Françoise Hardy. Cette fois, le chanteur genevois revient en chair et en os à Vevey après sept ans d'exil artistique.

«Un artiste qui ne présente pas le fruit de son travail est un artiste mort.» La formule vaut davantage encore dans la bouche de Jean Bart. Porté disparu depuis le tournant du siècle neuf dans le paysage chanson, l'auteur, compositeur et interprète esquisse enfin sur scène ce qui ressemble à un retour. Qu'on espère en grâce, tant le Genevois d'adoption au passeport franco-italien a été une voix et une plume singulières des années 90. Grâce à six albums originaux entrelaçant extraits de films, jazz, pop, citations et références dans une mélancolie classieuse façon Gainsbourg ou Sheller. Ou encore collages lexicaux à la manière du surréalisme. Autant de pères avoués de son art mineur très cinématographique et cinétique que des chanteurs comme Benjamin Biolay, Vincent Delerm ou Daniel Darc ont dû forcément fréquenter à un moment ou l'autre de leurs parcours.

Reste que Jean Bart, fidèle à sa sulfureuse réputation d'imprévisible, doute encore de ce que vaudront les deux concerts agendés ces vendredi et samedi soir à Vevey, et qui pourraient déboucher sur d'autres dates et un enregistrement en 2009. «L'important, c'est l'acte. René Char disait que «l'acte est vierge, même répété». Pour ma part, j'ai dit à mes deux partenaires scéniques qu'on verra bien. Et que si je trouve les spectacles nuls, j'arrête tout! Ce ne sera pas la première fois.» Il dit cela sans aigreur ni regret. Préférant encore se planter en improvisant sur un fond sonore électronique ou des projections que de présenter un spectacle figé, rôdé au millimètre.

Les deux prestations sont rassemblées sous le nom de «Trait d'union». Elles s'articuleront autour d'anciennes chansons réarrangées («Lise», «Onde vagabonde», «Scarlett» ou «Filer à l'anglaise») et de titres inédits d'où surgiront les mots et maux de Baudelaire et Duras, l'image d'Audrey Hepburn, la voix enregistrée de Jeanne Moreau. Mais pour l'interprète de «Modern Style», bijou tourmenté extrait de la pierre angulaire de sa discographie (Fin et Suite, 1994) et empruntant aux Deux Anglaises et le continent de Truffaut le mantra «La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas», ces «concerts-acting» seront peut-être une manière de boucler la boucle. Entre plusieurs vies. Un relais pour faire table rase d'un pesant passé dont il avait déjà essayé de se délester via le disque Affaire classée avec fracas et pertes, j'en ai trop vu des mûres et des pas vertes (1997, Universal France).

Après avoir délaissé les murmures mis en musiques pour l'écriture et la mise en scène au théâtre, la réalisation de films et sa passion picturale, Jean Bart réactive donc ces couplets-refrains érudits et aériens qui continuent d'incarner son plus sûr début de carrière artistique. Dans un appartement de Genève aménagé en studio spartiate, il improvise sur une guitare classique «orthopédique» ultralégère. Pour cause de clavicule calcifiée très douloureuse. Des patchs de cortisone ne l'empêchent point d'allumer cigarette sur cigarette devant son MacBook, un ampli, un pupitre et un projecteur qui complètent le dispositif des répétitions. Sa silhouette encore maigre rappelle quant à elle des souvenirs de meurtrissures plus profondes: six mois de dépression et la fonte d'une vingtaine de kilos juste après avoir envoyé balader la chanson. C'était paradoxalement le temps de Serein. Un cinquième et dernier album studio qui a connu un échec public cuisant à l'origine d'un éprouvant coup de tonnerre.

Implosion. Explosion. «Au petit matin du jour où je devais partir un an pour Paris, j'avais décidé d'arrêter la musique. Toutes ces années n'avaient été qu'un vaste malentendu. Entre mon travail artistique et la manière dont il était adressé au public par les maisons de disques et les organisateurs de concerts. C'était une distorsion du réel, entre ce que j'étais et les enjeux économiques d'un système pervers.» Le sentiment de devoir se prostituer pour réussir en gros. Vendre son âme et sa liberté de création pour écouler des CD. Faire le beau à la télévision et surtout se taire. Inconcevable pour un Jean Bart qui admet volontiers son côté «monomaniaque» qui le fait passer pour un tyran prétentieux professionnellement. «Je n'ai aucune limite sur le plan des exigences envers moi-même et du coup je demande le même degré d'implication aux autres.» Par contre, il refuse qu'on l'empêche de travailler dans le mouvement, avec des idées versatiles: «L'art, le geste artistique ne sont pas figés. C'est la culture qui l'est. Aujourd'hui plus encore qu'hier, il semble qu'il vaut mieux être un gestionnaire qu'une individualité artistique.»

Celui qui s'était déjà retiré du monde de la chanson, vivant d'expédients dans une caravane ou retranché dans un bunker-studio, n'aura que passagèrement trouvé un salut dans le théâtre. «Une forme pluridisciplinaire qui m'a permis d'évoquer le cinéma, la peinture, la littérature, le jazz ou la musique conceptuelle. Un vecteur nettement moins limité que la chanson, où j'avais fini par étouffer.» La délivrance fonctionne quelque temps.

Avant que l'histoire ne se répète hélas, au sein d'un «milieu encore plus institutionnalisé où l'on confond souvent création et gestion et au sein duquel il faut mendier des subventions pour espérer survivre». Les ombres de Pinter, Pavese, Zweig et Duras, auxquelles il s'est attaché sur les planches, repasseront donc par des exercices de style chantés. Forcément en décalage parce que sans faux-semblants. Et si ça trouve, il arpentera même la scène à vélo, comme un jour au Paléo Festival, s'il n'est pas inspiré ou en manque d'envie.

En concert à Vevey, Galerie O Quai des Arts, ve 3 et sa 4 oct. à 20h30. Rens.: http://www.oquaidesarts.com

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