L’œuvre d’un collectionneur, à savoir sa collection, a ceci de particulier, qu’elle est révélatrice d’un goût. Alors que les collections publiques sont plutôt liées à une période ou à un style. C’est peut-être encore plus vrai lorsqu’il s’agit de dessins. En visitant l’exposition de l’Hermitage consacrée aux délicieuses réserves de Jean Bonna, on a même envie de parler d’émotion autant que de goût. En voyant le choix effectué au sein de sa collection, un choix large de 151 feuilles, l’impression d’unité est très sensible.

Collectionneur dans l’âme, ainsi qu’il s’en prévaut, épris de l’objet de papier – le livre, puis la gravure, le dessin enfin depuis trente ans –, cet amateur genevois se voit en quelque sorte défini par l’ensemble qu’il a réuni: un ensemble réfractaire, comme il l’explique lui-même, à toute agitation, tourné vers l’harmonie, l’équilibre et la beauté.

Les dessins sont achevés, à l’exclusion, donc, du non finito , du croquis sommaire, de l’esquisse. Aussi la couleur est très présente, fût-elle modeste et économe, comme la sanguine, douce dans les compositions au pastel ou à l’aquarelle. Etant acquis que le terme de dessin englobe toutes les techniques sur papier, à l’exception de l’huile.

Le visiteur tombera sous le charme de ce marcassin aquarellé de Hans Hoffmann (1578), dont le pelage est rendu avec une extrême finesse, avec ses rayures brunes et blanches, et ne l’oubliera plus. Pourtant, cette pièce est exposée dans un couloir… Que dire alors des dessins installés dans les salles, ou plutôt les chambres, boudoirs et salons, avec la part d’intimité qu’impliquent ces termes, justifiés dans la demeure de l’Hermitage? La drôle de ronde de la soldatesque à cheval, Bal équestre de Stefano della Bella (vers 1652), l’extraordinaire barque, au pastel, qu’Odilon Redon pose devant un ciel mordoré, et emmène vers une destination symbolique (l’achat de ce dessin, confirme le collectionneur, fut une «folie»); ce Bibliophile de Félix Vallotton, le visage caché par la lampe même dont il éclaire ses trésors livresques; ou encore ce visage féminin hérité de Léonard de Vinci.

Les paysages sont un peu moins nombreux que les figures: ces lavis ténébreux de Victor Hugo, qui relèvent d’ailleurs plus du rêve que du paysage, et dont le collectionneur avoue que leur acquisition découle de son amour des livres et de la littérature; cette belle gouache de Géricault, en clair-obscur, où moutonnent les nuages; telle vue romaine d’Hubert Robert, à la sanguine; une esquisse aquarellée de Cézanne, peut-être la moins finie de toutes les pièces montrées. De ce Paysage boisé , en effet, on ne perçoit que des facettes…

A partir de la curieuse torsion d’une tête, qui montre son profil et son étrange sourire, dessin à la sanguine de Baccio Bandinelli (vers 1518), le parcours traverse les siècles, empiète à peine sur le XXe, et s’arrête là. Jean Bonna, en effet, ne goûte pas le dessin contemporain, trop agité justement, imparfait et souvent cru. L’émotion à fleur de papier est savourée, cultivée, pour autant que son expression soit maîtrisée. La virtuosité est souvent atteinte, garante de la beauté: dans la Tête de l’amour, par Pierre-Paul Prud’hon, proche de la gravure, ou la vision d’un martin-pêcheur en vol, par Courbet, le Portrait de Jane Morris par Dante Gabriel Rossetti, une «miniature» orientaliste de Jean-Etienne Liotard.

Quant à l’émotion, dans son expression la plus pure, elle apparaît le mieux dans les portraits d’enfants (François Clouet, Constantijn Daniël van Renesse, François Boucher, Jean-Baptiste Greuze, Théodore Chassériau, Odilon Redon), ainsi que, plus inattendue, car plus moderne, d’ailleurs acquise récemment, cette bouleversante Gretchen de Käthe Kollwitz, liée au thème de «la maternité affligée».

De Raphaël à Gauguin . Trésors de la collection Jean Bonna. Fondation de l’Hermitage (rte du Signal 2, Lausanne, tél. 021 312 50 13). Ma-di 10-18h (je 21h). Jusqu’au 25 mai.