Le protestantisme à la mode américaine est une danse qui confine parfois à la transe. Un galop de cow-boy aussi. Une histoire qui sent le cuir, la sueur, la dinde farcie de Thanksgiving. C’est ce que suggère Calvin en Amérique, exposition butineuse, c’est-à-dire stimulante et ludique, proposée par le Musée international de la Réforme (MIR) et son directeur, Gabriel de Montmollin, à voir jusqu’au 28 février à Genève. Visite en trois actes et un bonus musical.

Au lever du rideau, la ruche d’une religion. Sur une paroi, 23 boîtes, autant de scènes, reflètent la diversité d’une aventure théologique qui s’origine à la fin du mois de novembre 1620. Sur le pont du Mayflower, de grands chapeaux s’élèvent vers le ciel. Ce sont les Pères pèlerins, des réformés calvinistes euphoriques soudain, malgré l’épuisement d’une traversée qui n’en finit pas. Londres et les griffes de Jacques Ier, ce roi qui les pourfend, ne sont plus qu’un cauchemar lointain. La baie de Plymouth console de tout: n’annonce-t-elle pas la Terre promise et le droit de vivre sa religion comme ils l’entendent?

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Ces fervents n’imaginent pas le miracle de leur Réforme: les affluents qu’elle va créer au cours des prochains siècles. Luthériens, mennonites, baptistes, anabaptistes: on ne compte plus les variantes, les dissidences. Le dispositif conçu par le plasticien Séverin Guelpa offre une vision synthétique et poétique de cette pluralité. Voyez ce visage cramoisi qui promet la magnanimité du Christ: c’est Billy Graham, ce prédicateur très cathodique mort en 2018, à 100 ans. Ecoutez cette passion: c’est celle de Martin Luther King qui invite à ne pas désespérer de l’Amérique. Puissance des orateurs: le premier envoûte, le second bouleverse.

Ces deux figures sont les héritiers des Pères pèlerins et de leur fameuse Geneva Bible, cette Bible traduite en anglais à Genève dans les années 1550 sous l’égide de Calvin, dont le MIR possède un exemplaire. Oui, lecteur, c’est bien celle-là, monumentale, quoique fatiguée. Elle voisine avec un livre qui exhale la mémoire des pionniers: c’est le précieux Morton's Memorial, dans une édition de 1720, prêté par une institution américaine. Nathaniel Morton (1616-1685) y raconte l’enthousiasme de ces barbes pieuses qui, encore sur le bateau, signent le Mayflower Compact, soit la base de la société dont ils rêvent.

Un fameux trois-mâts

Et voilà que vous y êtes, justement, sur ce trois-mâts, dans le grand froid du Massachusetts. C’est l’acte 2 de la visite et vous venez de chausser non des bottines fourrées, mais des lunettes qui vous projettent dans le passé – prouesse de la société Artanim. Sous vos pieds, le roulis d’une utopie. En cabine, ça palabre. D’un côté, des négociants, de l’autre, des pasteurs. Ils cherchent à s’accorder. Dans une minute, ils scelleront leur destin commun.

Alléluia? Oui, sauf que les démons rôdent au MIR. Ils vous attirent, via la voix d’ange de la comédienne Isabelle Caillat. C’est elle qui tire, à l’écran, les cartes du troisième acte. Sur une banquette, vous vous laissez happer par huit extraits de films, autant d’hosannas et d’orages. Qu’auraient dit les vaillants aïeux de ce jeune pasteur, chef d’une communauté du Réveil, qui poursuit le diable dans le corps arthritique d’une fidèle? Paul Thomas Anderson et son There Will Be Blood font frémir.

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Auraient-ils souri devant ce Moïse furax juché sur un rocher, d’où il jette des éclairs sur le crâne des siens coupables d’idolâtrer un veau d’or? Ils auraient sans doute savouré l’expressionnisme des Dix commandements (1923) de Cecil B. DeMille.

Et si on swinguait, à présent, pour le plaisir du bonus? Neuf morceaux ultra-concentrés, autant de tubes pénétrants et émancipateurs, s’impatientent dans le cabinet de musique. Vous avez le choix entre Go Down Moses – dans la version de Paul Robeson – et It Was Jesus de Johnny Cash. Ces chansons cultes ont été adaptées par de jeunes musiciens. Elles fendent l’âme.

Calvin en Amérique souligne que les Etats-Unis ont été un extraordinaire laboratoire pour le protestantisme, selon l’expression de Gabriel de Montmollin. Rien ne fait barrage à la créativité des disciples des Pilgrim Fathers. Le directeur du MIR voudrait faire tourner l’expo sur leurs terres. Dans une vitrine, une sacoche charbonneuse à force de porter la bonne parole attend preneur. Elle a appartenu à l’un des 3500 prédicateurs qui parcouraient à cheval le pays en 1839. Les enfants américains de Calvin galopent toujours.


Calvin en Amérique, Musée international de la Réforme, Genève, jusqu’au 28 février. www.musee-reforme.ch/fr/