Crinière de poète, regard azur, avec ce charisme visible à l’œil nu, Jean Claude Ameisen aurait pu faire de la politique ou du cinéma. Au lieu de cela, vers l’âge de 40 ans, il a révélé au monde scientifique ébahi que la mort programmée des cellules permettait la vie. Sans ce suicide créateur, ou apoptose, pas d’embryon, pas de défenses immunitaires, bref, pas d’espèce humaine.

A ce stade, il vous expliquerait, sans doute avec un sourire, que votre présentation n’est pas tout à fait exacte. Il commenterait avec patience l’étymologie d’apoptose, la chute de haut, ou de loin, un mot que les Grecs anciens employaient quand les feuilles tombaient. Ou leurs cheveux. C’est un pédagogue pointilleux, dont les élans lyriques ne doivent pas tromper.

Nommé à 60 ans président du Comité consultatif national d’éthique français (CCNE), le professeur Ameisen, médecin et immunologiste, a appris le grec avec son père. Cet ingénieur au savoir encyclopédique, excellent violoniste, était un juif polonais émigré à Paris dans les années 1930, qui s’engagea comme volontaire pendant la guerre. En temps de paix, Ameisen père dirigeait en France l’entreprise de cosmétiques Helena Rubinstein – car cette Polonaise énergique avait en son neveu une confiance absolue. Avec sa mère, condisciple en philosophie du futur Jean Paul II, Ameisen le jeune étudiait les mathématiques et le latin. Il a aussi fréquenté les incubateurs à génies, Louis-le-Grand et l’Ecole alsacienne, dans un temps où la frénésie scolaire n’était pas si grande, sans en ressortir arrogant.

Il faut dire que l’enfant terrible de la famille, son cadet Olivier, un être brûlé d’intelligence et pianiste surdoué, s’était mis en tête de passer son bac en un temps record, alors que son frère était en terminale. L’un des deux l’a eu, l’autre pas, devinez lequel. Pourtant boulevard du Montparnasse, dans l’appartement familial, on n’a pas fêté le bac d’Olivier.

Ils finissent par faire médecine ensemble, bientôt suivis par leur sœur Eva, et s’adorent, de cette sorte d’amour-rivalité bien connue. Ils révisent leurs examens en marchant, comme des jumeaux, chacun dans sa chambre de bonne. Olivier Ameisen, qui a vécu longtemps aux Etats-Unis, est le médecin qui a soigné son alcoolisme grâce au baclofène, un relaxant musculaire. Il en a fait un récit assez bouleversant, Le Dernier Verre (Denoël, 2008), sans cacher qu’il n’avait pas abîmé que lui-même.

Pour entrer chez Jean Claude Ameisen, au fond d’une cour du boulevard Saint-Michel, il faut écarter quelques rameaux d’olivier, car l’arbre dans son pot a poussé devant la porte comme un extravagant. A prendre comme un signe de paix.

Dedans, c’est un capharnaüm de livres, mais citez-en un, il le trouve bientôt. Derrière un tissu safran, sa femme, Fabienne, fille du directeur de l’Ecole alsacienne de leur jeunesse, a empilé, telle une muse attentive, un mètre cinquante de documents annotés, dont on jurerait qu’elle les connaît par cœur: toute la documentation des émissions du professeur qui captivent, chaque samedi matin sur France Inter, un million et demi d’auditeurs.

Avec son timbre légèrement voilé de fumeur, il disserte sur l’inconscient, les rêves, la mémoire, la nature. Des adorateurs l’écoutent même en faisant leur jogging. Des contempteurs s’agacent de ses digressions, mais l’oreille se dresse toujours à la citation qui fait mouche. Celle-ci, de Nietzsche: «La nature a jeté au loin les clés, et la porte de la connaissance de nous-mêmes nous est fermée.» Voilà, Ameisen, c’est ce type sympa en duffle-coat et en gilet à zip, qui nous aide à chercher les clés.

De ses chroniques, ce savant a fait un livre (lire ci-dessous), qui porte le titre de l’émission, Sur les épaules de Darwin*. A qui fait-il penser? A personne d’ici et maintenant. Peut-être au Zénon de Marguerite Yourcenar, médecin, humaniste, érudit, héros de L’Œuvre au noir (Gallimard, 1968), qui parcourt l’Europe de la Renaissance. Un alchimiste du savoir. Mais un Zénon qui aurait vécu libre dans une société tolérante.

C’est pourtant confronté au mal absolu – sa mère a été déportée et ses proches exterminés – que Jean Claude Ameisen est entré dans la démarche éthique. Du procès des médecins nazis à Nuremberg, eugénistes fous et bourreaux, naît une réflexion que la bioéthique ne peut ignorer. Un heureux hasard, cette fois, a voulu que le pédiatre des enfants Ameisen soit le professeur Jean Bernard, disparu en 2006. Résistant, académicien, il est considéré comme le père de la bioéthique et sera le premier président du Comité d’éthique fondé par François Mitterrand voilà bientôt trente ans – un modèle alors unique au monde.

L’histoire familiale a aussi façonné Jean Claude Ameisen dans une double hélice: celle de la Vieille Europe, cultivée, musicienne, raffinée, et celle de l’Amérique moderne, bouillonnante, affamée de futur. Parce que sa mère voulait vivre aux Etats-Unis pour oublier le passé, il est né à New York, le 22 décembre 1951. La famille revient assez vite à Paris, mais le tropisme américain perdure.

Le médecin passera deux ans comme post-doctorant puis comme chercheur associé à Yale, en 1986 et 1987, où la pensée rigoureuse de l’immunologiste Charles Janeway, fondateur du département, le marque durablement. C’est surtout l’extraordinaire climat de liberté intellectuelle, l’absence apparente de hiérarchie, le brassage de chercheurs venus de tous les horizons qui l’enchantent. «C’était une atmosphère qui renvoyait à la Renaissance ou aux Lumières.»

La mort de son père, en 1991, coïncide sans hasard avec le début de ses travaux sur l’apoptose, dont il tirera un livre au succès inattendu, allant bien au-delà des cercles scientifiques et même de l’intelligentsia. La Sculpture du vivant (Seuil, 1999), quête originale de dix ans, est une sorte de plongée scientifique et philosophique au cœur de la mort cellulaire, irriguée par les mythes prémonitoires de l’Antiquité. Le professeur de Paris-VII-Diderot et de Bichat reçoit le Prix Biguet de philosophie de l’Académie française, le Prix Jean-Rostand, et les portes s’ouvrent encore plus grand. Ce n’est pas pour lui déplaire, même s’il observe que l’on est toujours venu le solliciter.

On le classe à gauche, à juste titre. Il a fait partie du cercle d’intellectuels qui réfléchissait avec Martine Aubry sur la précarité, la solidarité, l’isolement, quand celle-ci songeait à la présidentielle. L’Elysée a jugé sa candidature idéale pour présider le CCNE. Mais il serait absurde d’enfermer dans un cadre politique une personnalité que Jean Leonetti et Bernard Debré (UMP) couvrent d’éloges. Ajoutez à cela une prudence de chat, qu’un geste familier trahit: Jean Claude Ameisen mime souvent une balance, ses deux mains en plateaux, pesant ses arguments au trébuchet de sa moralité.

«Réfléchir à l’origine, à la mort cellulaire et au vivant, m’a amené à la théorie de l’évolution», explique le chercheur. «Je me suis passionné pour cette théorie purement scientifique, sans expérimentation, qui avait des implications théologiques, philosophiques, sociétales.» Il s’est attaché à Charles Darwin, ce savant muet pendant vingt ans sur ses découvertes parce que la société n’était pas prête à les recevoir. Une longue abstinence qui n’empêchera pas des successeurs peu scrupuleux de dévoyer ses théories jusqu’à l’eugénisme. En lui, il aime le combattant qui lutta contre l’esclavage, le racisme, le colonialisme. «La littérature scientifique est aussi devenue, pour moi, un monde littéraire. C’est un vaste océan. Quand vous lisez ailleurs que dans votre discipline, cela devient poétique», dit ce conteur prolixe.

Le livre qui voit alors le jour, Dans la lumière et les ombres, Darwin et le bouleversement du monde (Fayard-Seuil, 2008), attire, entre autres, l’attention de Philippe Val, à Charlie Hebdo. C’est lui qui le fera venir sur Inter comme grand témoin une fois par mois, en 2009, avant de lui confier une émission hebdomadaire l’année suivante.

La psychanalyste Caroline Eliacheff l’a rencontré sur un quai de gare du RER, en se rendant à l’Agence de la biomédecine, où tous deux se sont retrouvés dans les instances éthiques de l’institution. «C’est un esprit dialectique. Pour aller du pour au contre et revenir, il faut faire de longs détours: ce sont ces détours qui sont intéressants», observe-t-elle. Frappé par La Sculpture du vivant, le metteur en scène Claude Régy avait fait venir Jean Claude Ameisen au Festival d’Avignon, trouvant dans son œuvre une source d’inspiration féconde. Une autre sorte d’alchimie qui célèbre les noces de l’art et de la science.

Avec son timbre légèrement voilé de fumeur, il disserte sur l’inconscient, les rêves, la mémoire, la nature