«Achever ma collection? Impensable»

Le Genevois Jean Claude Gandur envisage chacune de ses collections comme une œuvre ouverte. Il en dévoile les principes

Rencontrer Jean Claude Gandur dans le cadre d’un numéro sur l’art de la fin revenait à tourner autour de la possibilité, ou non, de clore une collection. Il s’est agi aussi de la difficulté de terminer une interview. L’homme est disert et passionné, la journaliste curieuse par définition. Cela a commencé dans l’ascenseur, chez Harsch, entreprise carougeoise à qui il loue un espace de stockage. Entre deux étages, le mécène du Musée d’art et d’histoire genevois a rappelé l’anecdote de cet aïeul qui avait détourné les plans d’un célèbre architecte parisien pour que les visiteurs arrivent par l’entrée de service et apprécient ainsi pleinement le faste du salon. Après la traversée d’un entrepôt, le passage dans le monte-charge et l’ouverture d’une porte blindée, les yeux s’écarquillent sur des centaines d’objets antiques posés sur des surfaces d’un blanc éclatant. Jean Claude Gandur savoure son effet et le clin d’œil à son ancêtre.

Très vite cependant, il grommelle. Ses quelque 1300 pièces archéologiques ont été chamboulées. Trois centaines, en partance pour le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille et le Japon, ne sont plus à la place qu’il leur avait assignée. Tout, ici, respire l’ordre et l’organisation. Les objets d’art égyptien, romain, grec ou proche-oriental sont classés par genre, taille, époque et région. L’homme d’affaires saisit une amulette, un bronze, raconte, commente, s’assied enfin.

Samedi Culturel: Est-il possible de terminer une collection?

Jean Claude Gandur: Pas de son vivant, non! Je ne conçois absolument pas de m’arrêter. Aussi longtemps que mon cerveau fonctionnera, la notion d’objet suivant sera permanente. Qu’on l’achète ou non d’ailleurs, on le rêve et cette envie est incessante. La mort du collectionneur peut être une fin. Dans mon cas, il y a une fondation; ma collection me survivra. Elle n’ira pas à mes héritiers. Elle pourra être poursuivie par les conservateurs de la fondation, à condition que leurs achats soient mentionnés comme tels. J’ai pensé l’ensemble de façon cohérente et il est important de le conserver ainsi. Le regard de quelqu’un d’autre sera forcément différent. Moi, je suis très attiré par l’esthétique, en plus des qualités historiques. Dans un musée, ce sont les belles choses qui me plaisent, je me fiche des morceaux de bronze cassé.

L’héritage peut être une autre manière de poursuivre un projet. Pas pour vous?

Non, je préfère éviter que ma collection s’éparpille et que la famille se bagarre pour hériter de mes objets. Les enfants vendent parce qu’il faut refaire un toit ou parce qu’ils ont envie de partir en vacances; je ne veux pas de cela. Il serait impossible aujourd’hui de monter une collection de ce type, en raison de la raréfaction des objets et de la hausse des prix. Nous devons veiller à la préserver. Lorsque j’ai commencé, on trouvait des amulettes pour cinquante francs français. Aujourd’hui, il n’y a rien en dessous de 10 000 euros. Créer une collection de qualité est l’opportunité d’une époque.

Comment avez-vous commencé?

Ma grand-mère m’a offert une lampe à huile, à l’âge de 9-10 ans. Je vivais alors à Alexandrie et je voulais me démarquer de mes camarades. J’aimais l’idée d’être le seul à posséder ces objets.

Enfant, vous avez collectionné également des capsules de Coca-Cola ou des pièces de monnaie. Ces ensembles-là ne sont pas terminés non plus?

Celle des capsules oui, c’est la seule! J’étais à la plage avec mes cousins, il y avait un concours: il fallait reconstituer la marque Coca-Cola avec des lettres cachées sous le liège des capsules. Le «L» était rarissime, nous devions boire beaucoup de Coca. En regardant le tas de capsules à nos côtés, j’ai vu une multitude de formes différentes, selon la force avec laquelle nous avions décapsulé et l’angle d’attaque. J’ai pris une boîte à chaussures, y ai ajouté de tout petits compartiments dans lesquels j’ai déposé les capsules avec leur date d’ouverture. J’avais 7 ou 8 ans. Ma collection a duré quelques mois, le temps du concours. Et je n’ai jamais trouvé le «L»!

Quid des pièces de monnaie?

A l’entrée de mon domicile se trouve une grande coupe remplie de pièces du monde entier. Je continue à y déverser de la monnaie régulièrement. C’est le souvenir de la boîte en cuir de mon enfance, dans laquelle je gardais les pièces et les billets n’ayant plus cours. Je l’ai retrouvée plusieurs années après que nous avons dû quitter l’Egypte en catastrophe. L’avocat de mon père l’avait gardée. Il s’agit d’une accumulation plus que d’une collection, mais quand je vais dans un pays, j’essaie d’avoir une pièce de chaque valeur. J’apprécie lorsqu’il y a des thèmes, comme les antilopes en Afrique du Sud.

Vous vous distinguez dans trois domaines: l’archéologie, la peinture européenne d’après-guerre et les arts décoratifs. Auriez-vous pu être l’homme d’une seule collection?

Je l’ai été, avec l’archéologie. Le reste s’est développé à titre décoratif essentiellement. J’ai acheté de beaux tableaux à mesure que mes moyens et mes murs augmentaient. C’était une collection de bric et de broc. Puis il y a eu un tournant à la fin des années 1990. J’en avais un peu marre de l’archéologie et j’ai eu envie de toucher un autre domaine que je commençais à bien comprendre. Je connais l’archéologie de manière assez scolastique. En peinture, je suis plus intuitif.

Pourquoi collectionne-t-on?

J’ai été traumatisé par le fait d’avoir perdu mes jouets lorsque nous avons quitté l’Egypte. Je tenais tout spécialement à mon train Märklin, à mes mini-briques et à mon jardin zoologique avec des cages et des animaux de plomb. Ils ont été confiés à des voisins, on m’a fait croire que je les retrouverais plus tard en Suisse, où nous partions, mais je ne les ai jamais revus. Les antiquités qui m’entourent sont mes jouets. J’ai besoin de les sentir autour de moi, j’ai l’angoisse de la destruction.

Quel est le dernier objet que vous ayez acheté?

Un candélabre étrusque en bronze du Ve siècle avant J.-C.

Avez-vous un modèle de collectionneur?

Gulbenkian et Getty. Le premier en raison de la concordance de nos collections, sauf son argenterie que je trouve trop «mémé». Et le second pour le clin d’œil. Metin Arditi a évoqué un jour les «3 G»: Getty, Gulbenkian et Gandur, les trois ayant fait du pétrole pour devenir ensuite collectionneurs d’art.

Coup de téléphone. Jean Claude Gandur fait de grandes enjambées à travers sa caverne. Il revient après quelques minutes en levant le pouce et annonce qu’il vient d’acquérir Captain Ka contre doc Dok, un tableau de Bernard Rancillac, peintre rattaché à la figuration narrative des années 60.

Une chose que vous détestez finir?

Ma collection! Et j’ai détesté voir se terminer l’amour que mes parents avaient pour moi, lorsqu’ils sont décédés en 2007.

Une chose que vous adorez finir?

Tout ce qui est inutile, comme manger ou perdre du temps dans une file.

La fin que vous chérissez?

J’ai reçu un petit livre pour mon anniversaire en février dernier: Un Cabinet d’amateur de Georges Perec. C’est l’histoire d’un collectionneur. On apprend à la fin que tous ses tableaux sont des faux, faits par lui!

Le mot de la fin?

Bonjour tristesse! Non, c’était juste pour le jeu de mots; la tristesse ne me correspond pas. Je remercierais plutôt la vie de m’avoir offert tout ce que j’ai.

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Jean Claude Gandur

Collectionneur genevois

«Les antiquités qui m’entourent sont mes jouets. J’ai besoin de les sentir autour de moi, j’ai l’angoisse de la destruction»