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Jean d’Ormesson: «Ecrire, c’est comme skier. Une fois que vous maîtrisez, vous vous amusez à la folie»

En 2012, «Le Temps» avait fait discuter Jean d’Ormesson et Frédéric Beigbeder, de passage à Genève. En hommage à Jean d’Ormesson, disparu durant la nuit, nous proposons à nouveau leur dialogue, à propos d’écriture, de plaisir, et même de Joël Dicker

Jean d'Ormesson est décédé dans la nuit de lundi à mardi à l''âge de 92 ans, a annoncé sa fille. Retrouvez notre hommage à l'écrivain: Jean d’Ormesson, «Au revoir et merci».

Voir aussi une interview de l'auteur avec Frédéric Beigbeder. Les deux avaient été invités à Genève en 2012 par la Société de lecture: «Ecrire, c’est comme skier. Une fois que vous maîtrisez, vous vous amusez à la folie».

La locomotive a des vapeurs et le grissino des indulgences sous la dent. Jean d’Ormesson et Frédéric Beigbeder tardent, leur train fait des caprices entre Paris et Genève. On les attend à La Favola, restaurant italien de la Vieille-Ville, en rêvassant. Les deux écrivains sont les hôtes de la Société de lecture et de sa directrice, Delphine de Candolle. Mais soudain l’escalier en colimaçon branle. Et ils surgissent à l’étage comme d’une trappe, Jean d’Ormesson, mise exquise de doge retiré des affaires, Frédéric Beigbeder, port de tête à la Christophe Colomb, mais à quai. On est convenu qu’ils parleraient du métier, de la plume et de ses masques. Ils s’exécutent devant un risotto aux cèpes.

Jean d’Ormesson (J. d’O.): Ce qui nous unit, Frédéric et moi, c’est que nous n’avons aucun point commun. J’ai reçu une lettre de l’acteur Jean Rochefort qui me disait: «Il y a si longtemps que nous ne nous connaissons pas que ça crée des liens entre nous.»

Frédéric Beigbeder F.B.): En vérité, nous partageons un goût pour une apparente légèreté qui cache un désespoir complet.

Le Temps: D’où vient l’écriture, chez vous?

F. B.: Je ne sais pas comment ces choses-là se décident. J’ai commencé à tenir un journal à l’âge de 9 ans. Mais c’est particulier: c’est presque une infirmité d’avoir ce besoin de toujours noter ce qui se passe au lieu de le vivre.

J. d’O.: J’ai commencé à 30 ans. L’idée d’écrire ne me venait pas à l’esprit. Jamais. Ni poème à 15 ans, ni roman à 17 ans.

Alors, le déclencheur?

J. d’O: Un choc sentimental. J’ai commencé à écrire pour plaire à une fille.

F. B.: C’est la seule raison valable.

J. d’O.: Cela n’a pas marché du tout.

Votre discipline d’écrivain?

J. d’O: Longtemps, j’ai été un écrivain du dimanche. J’écrivais le soir. Depuis que j’ai quitté la direction du Figaro, j’écris le matin, six à huit heures par jour. Si au terme de la journée j’obtiens vingt lignes convenables, je suis content. J’écris lentement, avec beaucoup de difficulté.

F. B.: J’écris dans les boîtes de nuit. Dans les trains ou les avions. Mais je suis de plus en plus discipliné. Je crains que la méthode de Jean ne soit la bonne.

Quel regard portez-vous sur l’automne littéraire qui s’est achevé [fin 2012]?

F. B.: Ni Jean ni moi ne sommes des ermites. Sauf pendant certaines périodes. Je baigne dans ce milieu, j’aime rencontrer les auteurs, me disputer, lire tout ce qui sort. Participer à des prix en tant que juré ou qu’auteur fait partie de cette vie. On considère que c’est futile. Mais ça me passionne. J’en ai besoin.

J. d’O: Je lis beaucoup moins que Frédéric. Quand j’écris, je ne lis pas du tout. Soit le livre est mauvais et je perds mon temps, soit il est bon et ça m’irrite.

F. B.: Mais ça ne vous inspire pas de lire un bon livre? Moi, ça me galvanise.

J. d’O.: Quand j’écrivais mon ­premier livre, j’en avais deux sur ma table, Le Paysan de Paris ­d’Aragon et Le soleil se lève aussi de Hemingway. A chaque ligne que j’écrivais, je les feuilletais en pensant: «Jamais je n’y arriverai.» C’est un souvenir atroce. Cette année, comme je n’avais aucun livre en train, j’ai lu un peu. J’ai tout de suite vu qu’il y avait deux ouvrages qui se distinguaient, celui de Jérôme Ferrari, dont le titre est éblouissant, Sermon sur la chute de Rome, et celui de Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, qui est excellent. Mais ce qu’il y a de plus intéressant chez lui, c’est son grand-père, compagnon de Lénine. Un jour, Lénine lui dit, c’était en octobre 1917: «Nous prenons un train pour Moscou, je te donne rendez-vous à la gare de Genève.» Le lendemain, le grand-père de Dicker est à la gare. Il dit: «Tous mes vœux, mais moi, je reste.» Il fait fortune et épouse une Suissesse. Le jeune Dicker est donc le petit-fils d’un compagnon de Lénine et il écrit un livre américain. Il va être traduit en américain. On a plutôt l’impression qu’il est traduit de l’américain. C’est même le reproche qu’on peut lui faire. Ce n’est probablement pas un grand livre, mais c’est un très bon livre.

F. B.: Cela me fait penser à ce que disait Jules Renard. Il y a les grands écrivains et il y a les bons. Essayons, pour notre part, d’être les bons. Si seulement.

En France, l’écrivain est une figure publique. Comment expliquez-vous cette singularité?

F. B.: Il y a deux sortes d’écrivain français, celui qui se mêle de tout et qui prend la parole, Stendhal en est l’archétype. Et celui qui vit reclus dans une cabane au fond d’une forêt, dont Flaubert pourrait être une illustration, même s’il allait volontiers au bordel. Nous faisons partie de la catégorie qui aime participer.

J. d’O.: Je ne participe pas du tout à la vie littéraire parisienne. Et si je participe à la vie politique, c’est par erreur, par distraction et un peu par intérêt.

F. B.: Vous avez eu pourtant des postes de pouvoir.

J. d’O: J’ai été directeur du Figaro. Et je suis passé ainsi directement de la liste noire de ce journal au fauteuil de directeur général. J’étais sur la liste noire parce que j’avais écrit un article quand j’étais très jeune sur un roman du directeur de l’époque, Pierre Brisson. Comme il était puissant, toute la presse disait que son roman, Double Cœur, était admirable. Je le trouvais exécrable, je l’ai écrit et j’ai ajouté à la fin: «Il y a tout de même une justice, on ne peut pas être à la fois directeur du Figaro et avoir du talent.» Là-dessus, quand je deviens directeur, je réunis le personnel et je demande qu’il me rappelle cette phrase.

Qu’est-ce que vous a apporté le journalisme?

J. d’O.: Vous connaissez la formule d’Oscar Wilde: «Le journalisme est illisible. Et la littérature n’est pas lue.» Ou la définition de Gide: «J’appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu’aujourd’hui.» Ou encore Péguy: «Rien n’est plus vieux que le journal de ce matin, mais Homère est toujours jeune.»

Oui, mais…

J. d’O.: Au Figaro, j’avais comme voisin Raymond Aron. C’était à qui écrirait l’article le plus vite. Raymond Aron prétendait finir un article en une demi-heure; moi, je courais derrière. Je crois qu’un article qui n’est pas écrit vite n’est pas réussi. Pour dire les choses en une formule, le mot du journaliste, c’est «l’urgence», celui de l’écrivain, «l’essentiel».

F. B.: Je suis d’accord sur la vitesse, l’énergie. Mais je pense que quand un écrivain écrit dans un journal, il reste écrivain. Il soigne la forme, se met en scène. Nous sommes comme des passagers clandestins dans les journaux, à fourguer leur littérature en contrebande dans la presse.

J. d’O.: Raymond Aron avait une formule, il disait que les hommes font l’histoire, mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Je pense que les écrivains ne savent pas quel est leur fort et quel est leur faible. François Mauriac était persuadé qu’il survivrait par le théâtre et par la poésie. Il survit par son œuvre de journalisme. Paul Morand me disait toujours, à propos d’un livre très mauvais que j’avais écrit: «Pas de pornographie! Et pas de journalisme.» Il était pourtant journaliste. Mais il mettait son journalisme dans la littérature.

Jean d’Ormesson, vous dites que la littérature n’est pas une posture ni une pédanterie, mais un plaisir qui est aussi le fruit d’un effort.

J. d’O.: Absolument. Ce que j’aime le plus avec les livres, c’est le ski. Mais il faut apprendre à skier. Tant que vous ne savez pas skier, vous ne vous amusez pas beaucoup. Une fois que vous maîtrisez, vous vous amusez à la folie. C’est la même chose pour les écrivains. Vous commencez par lire Arsène Lupin. Et vous finissez par Flaubert et Proust, en essayant d’éviter Sartre. Sauf Les Mots.

F. B.: Je vais poursuivre la métaphore. Le ski, ça commence par des ennuis. Françoise Sagan disait que les gens qui faisaient du ski étaient toujours laids. Nez rouge, oreilles rouges, grosses chaussures ridicules. Ensuite, on fait la queue, c’est sinistre. Tout ça pour deux minutes de descente. Le travail de l’écrivain, c’est ça. Il faut se libérer de toutes les tentations, de toutes les obligations, pour se concentrer sur une page blanche extrêmement humiliante. L’organisation du plaisir demande du temps.

J. d’O.: Dans Le Dernier Métro de François Truffaut, Gérard Depardieu et Catherine Deneuve se retrouvent à la fin. Il lui dit: «C’est une joie de vous revoir.» Elle: «Mais vous m’avez dit tout à l’heure que c’était une souffrance.» Et il répond: «C’est une joie et une souffrance.» Ecrire, c’est ça. Et ce n’est franchement intéressant que parce que c’est une souffrance.

Jean d’Ormesson, vous publiez un dialogue, «La Conversation», portant sur ce moment où Bonaparte décide de devenir empereur. D’où vient cette passion pour cette période?

J. d’O.: Je ne suis pas bonapartiste. Je suis partisan de l’un de ses adversaires les plus farouches, Chateaubriand. Mais j’ai lu des Mémoires de l’époque. Et j’ai découvert un personnage brillantissime. Ses mots m’ont conquis.

F. B.: «Ne te lave pas, j’arrive.»

J. d’O.: On prête ce mot à Henri IV. Mais c’est vrai que les lettres de Bonaparte à Joséphine sont stupéfiantes. Il m’a semblé que ni le roman ni l’essai ne rendraient justice à cette verve, d’où le choix du dialogue. Mais je ne pensais pas au théâtre. Une fois que le texte a été édité, je l’ai envoyé à un théâtre. Et j’ai eu la chance de tomber sur deux excellents acteurs. Au théâtre, on a ce bonheur, sentir le public. Et ça, c’est irrésistible.

Si vous deviez qualifier avec une épithète Frédéric Beigbeder?

J. d’O.: Brillant.

Et vous, Frédéric, un mot pour Jean d’Ormesson?

F. B.: Le poète Pessoa a dit: «J’écris parce que la vie ne suffit pas.» C’est pour Jean.

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