Carnet noir

Jean d’Ormesson, «Au revoir et merci» 

L’académicien, auteur de «La Gloire de l’Empire» est décédé dans la nuit de lundi à mardi à l’âge de 92 ans. Il était, de son vivant, entré dans la Pléiade. Son dernier ouvrage s'intitulait «Je dirais malgré tout que cette vie fut belle»

Il avait pourtant réussi à devenir immortel. Depuis 1973, en effet, Jean d’Ormesson siégeait à l’Académie française. Et la collection de la Pléiade lui avait ouvert ses portes. Avec quatre de ses romans imprimés sur papier bible – Au Revoir et merci, 1966; La Gloire de l’empire, 1971; Au plaisir de Dieu 1974 et Histoire du juif errant 1990, l’écrivain avait rejoint le panthéon de papier relié pleine peau que la France offre aux grands auteurs. Mais «immortel» n’est qu’un mot, une formule, et aucune consécration n’aurait pu empêcher Jean d’Ormesson, comme tout un chacun, de tirer sa révérence. Il est décédé dans la nuit de lundi à mardi, à l’âge de 92 ans, a annoncé sa fille. En 2015, pour ses 90 ans, il avait publié un nouveau roman autobiographique: Je dirais malgré tout que cette vie fut belle. Il était né le 16 juin 1925.

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit, tel était le titre d’un de ses derniers livres. L’homme pourtant a beaucoup écrit et beaucoup parlé. Il a signé une quarantaine de livres, de romans et d’essais, a été journaliste – il fut directeur général du Figaro entre 1974 et 1977 – et s’est multiplié sur les plateaux de télévision, où son sens de la répartie, sa capacité à citer de grands auteurs, sa politesse et son ironie ont fait merveille. On a pu voir aussi des adaptations de ses livres à l’écran, comme le feuilleton Au plaisir de dieu (1977), qui fit du roman dont il était tiré, un «longseller».

Une rencontre avec Jean d’Ormesson et Frédéric Beigbeder en 2012: «Ecrire, c’est comme skier. Une fois que vous maîtrisez, vous vous amusez à la folie»

Un abonné au succès

Avant d’être abonné au succès, Jean d’Ormesson était déjà un enfant gâté. Sa famille est puissante. On y trouve nombre de grands commis de l’Etat, des élus, un chancelier. Un père ambassadeur, avec qui dès tout petit, il voit du pays: Munich, Bucarest, le Brésil. Une enfance et une adolescence préservée de la guerre par la richesse et les possibilités que lui offre sa famille, issue de la noblesse de robe. Le vrai nom du futur écrivain est Jean Bruno Wladimir François-de-Paule Lefèvre d'Ormesson. Des enfants gâtés, l’auteur de La Gloire de l’empire a la grâce fragile et le côté agaçant aussi. Il semble persuadé, toujours, qu’on lui pardonnera ses incartades grâce à ses bons mots. S’excusant d’avance, comptant sur son charme, pour se défendre de ses talents, de ses avantages et de ses manques: «Trente-sept ans, bourgeois, vie sexuelle normale, plus d’argent que la moyenne, bonne santé, bonnes études, ni beau ni laid, un certain appétit pour la gloire, à défaut pour la publicité: je me présente. Quoi faire?», disait ainsi la quatrième de couverture d’Au Revoir et merci, à forte connotation autobiographique, comme beaucoup de ses livres.

En 1944, il entre à l’Ecole normale supérieure, il obtient l’agrégation de philosophie en 1949, après un échec l’année d’avant. Dès 1950, à 25 ans, il rejoint l’Unesco pour travailler au Conseil international de la philosophie et des sciences humaines, le CIPSH, nouvellement fondé: «Je devais y rester trois mois, j’y ai passé plus de trente ans de ma vie», dira-t-il dans un entretien repris dans la Pléiade. Il en deviendra président en 1992 jusqu’en 1996. Et durant ses années de direction au Figaro, son poste à l’Unesco sera gelé dans l’attente de son retour.

«A Noirmoutier, la plage la plus fermée a pour reine une princesse»

Dans la foulée de son entrée à l’Unesco, il publie son premier article dans Paris Match: «A Noirmoutier, la plage la plus fermée a pour reine une princesse.» S’ensuivent des activités journalistiques littéraires de plus en plus denses, pour de nombreuses publications et un premier roman, publié chez Julliard en 1956, L’Amour est un plaisir, début d’une longue série. C’est avec La Gloire de l’empire en 1971 que sa carrière d’écrivain prend son essor: il reçoit alors le Grand Prix du roman de l’Académie française et rejoint le comité de lecture de Gallimard. Deux ans plus tard, avec l’aide de Paul Morand, – «ce grand-père improbable qui m’a envoyé sous la coupole» –, il est élu à l’Académie française au fauteuil de Jules Romain.

A chaque pas, Jean d’Ormesson trouve de bienveillants protecteurs. Lorsque Malraux meurt, il commente: «Lui aussi m’aimait bien» – tandis qu’avec Roger Caillois, il fut de l’aventure de la revue Diogène. Mais ses «géants» à lui, ce sont Chateaubriand qu’il salue dans une biographie sentimentale et à qui Marc Fumaroli, son préfacier dans la Pléiade le comparera complaisamment, – et Aragon, à qui il emprunte souvent les titres de ses livres. Lorsque ce dernier meurt en 1982, Jean d’O écrit dans Le Figaro: «Aragon, vivant ou mort, est un écrivain qu’on admire. Je l’admire plus que personne…»

Aux activités de presse écrite, l’écrivain ajoute de nombreuses incursions télévisuelles. Il participe et anime des émissions. Il tourne même, apparaissant en 2001, au générique d’Eloge de l’amour de Jean-Luc Godard. On le retrouvera onze ans plus tard, en président de la République, dans Les Saveurs du palais de Christian Vincent.

Son entrée dans la Pléiade a divisé

René Juillard refusant Les Vaines amours, un recueil de nouvelles que Jean d’Ormesson voulait publier en 1954, lui, écrivit, à propos de son écriture: «Une sorte d’élégance, non dénuée parfois de préciosité, mais toujours heureuse, une précision…» Jean d’Ormesson avait le sens de la phrase, du bon mot, de l’ironie. Là où ses admirateurs parlent de style, beaucoup n’ont vu que de l’effet. Et son entrée dans la Pléiade a divisé, tout comme nombre de ses livres.

Une opinion de Jérôme Meizoz à ce propos: «D’Ormesson, le choix mondain de la Pléiade»

Son goût pour les bonnes formules l’a parfois emporté trop loin. Lorsqu’en juillet 1994, il se rend au Rwanda pour Le Figaro, il écrit à propos du génocide: «Ce sont des massacres grandioses dans des paysages sublimes», a souligné avec indignation Boubacar Boris Diop, auteur de Murambi, le Livre des ossements. Il met en cause François Mitterrand dans Le Rapport Gabriel, vrai faux roman paru en 1999, où il accuse l’ancien président de s’être inquiété, en sa présence, de la puissance du «lobby juif en France». Il s’attire alors des réactions indignées de l’entourage de Mitterrand. Mais la polémique – et ce n’est pas la seule de sa carrière d’homme de droite – lui plaît, il en fait son miel, et continue de lancer ses petites phrases.

Peut-être faut-il retenir de cette vie de dandy, de littérateur mondain, son amour des livres: «J’aime les livres, écrivait-il dans Une autre histoire de la littérature française. Tout ce qui touche la littérature – ses acteurs, ses héros, ses partisans, ses adversaires, ses querelles, ses passions – me fait battre le cœur.»


«La grande librairie», une édition spéciale consacrée à l’écrivain en 2015.

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