Jean Dufaux est tombé quand il était petit dans Blake et Mortimer avec Le Mystère de la Grande Pyramide. Cette lecture l’a marqué à jamais. Elle lui a réchauffé «le cœur et l’imaginaire». Il est devenu scénariste de bandes dessinées et a connu le succès avec des séries comme Jessica Tandy, Murena, Djinn, Giacomo C. ou Niklos Koda.

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Après quelque 40 ans de carrière, rendre hommage à Blake et Mortimer, cette bande dessinée qui lui a donné envie d’écrire pour la bande dessinée, s’est imposé comme une évidence. Il a «osé se tourner vers ce phare incontournable» qu’est La Marque jaune, imaginant un prolongement avec L’Onde Septimus, qui se conclut aujourd’hui dans Le Cri du Moloch, dessiné par Christian Cailleaux et Etienne Schréder.

Quelles sont les qualités requises pour inventer de nouvelles aventures de Blake et Mortimer?

D’abord, il faut bien connaître l’œuvre. Les livres que j’ai lus dans ma vie, même petit, les Bob Morane, et plus tard les grandes œuvres littéraires, ne sont jamais terminés. La lecture se poursuit même quand le bouquin est refermé. La Marque jaune est une œuvre matrice. Elle me permet de développer les éléments qu’elle contient et d’en trouver d’autres.

Vous citez «Quatermass Experiment» en exergue de «L’Onde Septimus». Comment fonctionne votre imagination?

Mon travail consiste à me mettre à la place de Jacobs, en son temps. Que voyait-il à son époque? Le feuilleton anglais Quatermass Experiment pouvait sans doute le nourrir. On retrouve la silhouette d’Olrik, la cape, le chapeau, dans L’Homme au masque de cire, un film d’André De Toth. Cette culture anglo-saxonne des années 1950, je l’ai beaucoup aimée, pratiquée, même quand j’étais étudiant à l’Institut des arts de diffusion à Bruxelles. Ce merveilleux des flying saucers, des soucoupes volantes, de la menace venue de l’espace, n’a guère été fréquenté dans les reprises. C’était une belle occasion de la faire.

Comment passe-t-on de l’anticipation de Jacobs au rétrofuturisme?

Le bon équilibre garantit le respect mutuel des auteurs. Mais il ne faut pas craindre de secouer l’œuvre, de la ramener de nos jours. La sensibilité contemporaine prête plus d’attention au méchant – voir le succès du Joker par rapport à Batman. Je trouvais important d’explorer le côté noir, dark, de La Marque jaune. J’imaginais une véritable psychanalyse, certes vulgarisée, d’Olrik. Retrouver ses origines, son vrai nom, comment il est devenu l’homme qu’il est. Cette dimension n’a pas été acceptée…

Comment faire du neuf avec du vieux?

Il ne faut pas oublier la dimension nostalgique. Le Cri du Moloch démarre avec Londres sous la pluie, parce que Jacobs m’a fait rêver avec Londres sous la pluie. Cette ville fantasmée est une ville idéale. Sinon, pour la première fois, la reine d’Angleterre joue un rôle – au moment où sort la quatrième saison de The Crown, ça tombe bien… La reine ne donne pas à Blake une décoration mais un livre. C’est plus intime, plus personnel. Quant au Télécéphaloscope, il fonctionne d’abord sur Olrik, puis sur Septimus et l’ombre de Septimus qui phagocyte son entourage. Enfin, l’ombre suprême c’est le Moloch qui va dévorer les gens autour de lui.

Comment travaillez-vous avec les dessinateurs?

J’ai eu la chance de travailler avec Christian Cailleaux et Etienne Schréder qui sont de grands connaisseurs de l’œuvre de Jacobs. Je leur ai fait confiance. Avec Antoine Aubin, sur L’Onde Septimus, nous nous sommes séparés sur un désaccord. Il était très respectueux de la lettre de Jacobs, moi, je voulais bousculer un peu cet univers. Ayant fait des études de mise en scène et de montage, je ne peux pas créer une histoire sans voir la succession des plans et surtout, chose essentielle pour moi qui ne sais pas même dessiner un œuf, la place de la caméra dans la case.

L’album comporte une magnifique image d’Olrik perdu dans un désert rouge auprès d’une statue ensablée d’Horus. Cette touche onirique renvoie plus au monde de Tintin qu’à celui de Blake et Motimer.

Tout à fait exact. Certains plans appartiennent plus à Hergé qu’à Jacobs. Comme ils ont travaillé ensemble, on peut se permettre ce genre d’ouverture. J’aurais aimé que cette case soit plus grande, mais bon…

Réveillés aux dernières heures de la nuit, Blake et Mortimer boivent aussitôt un whisky… Bel exemple pour la jeunesse!

Oui, absolument. Que peuvent faire deux hommes sans femmes? Ils boivent, cher Monsieur, ils boivent… Ha ha ha!

Blake se définit comme «un pragmatique essayant d’oublier l’idéaliste qu’il fut». C’est une réflexion adulte…

Je pense que cette bande dessinée s’adresse à tous les âges. Y compris à des gens qui ont connu très jeunes Blake et Mortimer, qui peuvent encore le lire, avec nostalgie, et avoir une réflexion sur le vieillissement, sur le temps qui passe à l’intérieur d’une œuvre. C’est extraordinaire qu’Edgar P. Jacobs écrive La Marque jaune il y a bientôt 70 ans et qu’on puisse aujourd’hui encore s’y refléter, se demander: «Qui suis-je par rapport au gamin idéaliste que j’étais quand j’ai lu ce livre?» La vie donne des coups et j’aime l’idée que Francis Blake puisse l’exprimer. J’aime aussi quand Mortimer dit que c’est «sur une écriture que tout s’est joué». Ce ne sont pas les armes, mais les mots qui ont sauvé l’Angleterre et le monde d’une invasion extraterrestre.