Il a un talent fou, un potentiel comique qui l’a mené jusqu’à Hollywood en 2012 pour The Artist et le premier oscar jamais attribué à un acteur français. Cette apothéose semble avoir déterminé une éclipse. Entre des drames médiocres (La French, Möbius), un Lelouch (Un + une), un Clooney raté (Monuments Men) et des comédies sans panache (Un homme à la hauteur, Le retour du héros), Jean Dujardin n’a plus fait d’étincelles. En attendant un troisième OSS 117, I Feel Good marque son grand retour. Amical et rieur, le comédien raconte sa jonction avec les gars du Groland.

Au sujet du film: «I Feel Good»: un loser chez les cabossés

Jean Dujardin chez Kervern & Delépine, cela semble une évidence. Il a pourtant fallu du temps pour que la rencontre ait lieu…

Il a fallu se trouver. Certaines rencontres ne se font jamais. Belmondo et Blier, par exemple… On aurait pu rester sur la promesse de trois mecs bourrés qui, à Cannes en 2012, se tapent dans la main. Mais Gus et Benoît sont allés au bout de leur engagement. Je suis ravi.

Qu’est-ce qui vous attire dans leur cinéma?

Leur façon de diriger les acteurs. Quand on regarde un film de Claude Lelouch ou de Kervern-Delépine, on se dit des acteurs «Dis donc, qu’est-ce qu’ils sont bien là-dedans.» On aimerait goûter à leur formule car on sent qu’elle libère complètement l’acteur. Ils font du cinéma pendant les grandes vacances. Leurs films politico-anarchico-poétiques se créent au fur et à mesure du tournage, avec beaucoup de fulgurances dans les dialogues. Il n’y a pas de champs-contrechamps, de marques au sol, pas de projecteurs. On a l’impression que tout cela n’est pas bien grave.

L’expérience du stand-up vous a-t-elle aidé à tenir le cap?

Quand on fait du stand-up ou de la télé, comme Un gars, une fille, on travaille en plans-séquences. On arrive à gérer les temps de la comédie. Kervern et Delépine ne surdécoupent pas: on part pour cinq minutes de jeu. Comme c’est là que j’ai fait mes armes, ça ne m’effraie pas.

Dans «I Feel Good», nombre de comédiens sont des non-professionnels. Qu’est-ce que ça change dans votre travail?

Il faut être plus assidu encore. Quand une scène est trop longue avec un acteur non confirmé, il faut mettre les bouchées doubles, être rapide pour deux ou alors synthétiser. Je savais que je devrais être le moteur.

Comment Delépine et Kervern travaillent-ils?

Ils sont très détendus. Ils s’installent devant un moniteur, choisissent leur cadre. Ils ne travaillent pas beaucoup l’image – le cadre leur suffit – mais beaucoup à l’oreille. Ils ne regardent pas vraiment le moniteur, ils se regardent l’un l’autre, écoutent leurs conneries en se demandant «Est-ce que ça sonne bien?» D’abord la musique et ensuite l’image. Ils bossent sur le rythme, le sens de la phrase

Vous jouez pour la première fois avec Yolande Moreau. Vous êtes plutôt dans la tchatche, elle plutôt dans le silence. Comment accordez-vous vos violons?

Je ne suis pas trop tchatcheur dans la vie, et j’avais peur de l’être un peu trop dans le film. Je savais qu’on me verrait de dos, qu’ils resteraient sur elle. Si on reste sur moi pendant une heure et demie, c’est insupportable, j’ai horreur de ça. Ils ont réussi à m’effacer, à me planquer. Avec Yolande, nous partageons une même pudeur. Je ne voulais pas la déranger dans sa façon de travailler. J’ai tout de suite eu beaucoup de tendresse pour elle. Il n’est pas possible de ne pas avoir de tendresse pour elle.

Comment vous êtes-vous senti dans le rôle d’un perdant?

Ha, ha, j’en a ai fait pas mal, vous savez! Même dans ma tendre enfance! Je prends beaucoup de plaisir à m’abîmer comme si c’était aussi une façon de m’excuser de la chance de faire ce métier. C’est un truc très judéo-chrétien sans doute, ha ha ha!

Votre personnage est particulièrement gratiné…

Ah oui, il est très, très con. Et même parfois méchant. J’en ai fait des imbéciles et des candides, mais celui-ci est gratiné.

Ça se prépare?

Non, non, c’est en moi. Je n’ai pas lu de livres d’économie, j’ai glané dans la vie. Quand on s’intéresse un peu aux humains, dès l’enfance on en voit des cons qui gênent. Celui qui balance une saloperie sans s’en rendre compte, le raciste réflexe, l’insolent, le mielleux, le rampant… Il y en a aussi au cinéma. De Funès faisait ça très bien, il a inventé de magnifiques rampants.

Qu’est-ce que Hollywood vous a apporté?

Rien du tout. J’ai eu la chance dans ma vie d’avoir un oscar. Mais ce n’est pas une fin en soi. A 40 ans, on a l’impression que c’est un truc qui va bouleverser votre vie. J’ai pris l’oscar, remercié, et je suis rentré chez moi pour continuer à tourner dans ma langue. C’est là que je m’épanouis, que je m’exprime. Je ne suis pas Américain. Je ne parle pas américain. J’adore le cinéma américain mais avec des Américains. Ce n’est ni une posture ni du snobisme, juste un fait: oui je préfère tourner I Feel Good à Pau que de faire le caméo d’un Français dans un film américain sans saveur.

Votre personnage finit avec la tête de l’abbé Pierre. Drôle de sensation?

C’était très troublant. Surtout le regard des autres, et notamment de Germain, le responsable du village, qui a connu l’abbé Pierre. Il a été assez remué. Cette scène était dangereuse parce qu’on a vite fait de tomber dans la gaudriole ou la farce. On fait attention. A ce moment-là, on ne doit plus rigoler, on doit être dans quelque chose de très sensible. Cette phrase, «L’abbé, il n’y en a qu’un», est déterminante. Il ne peut être remplacé que par une force, un groupe… Ce que font les villages Emmaüs.

Faire rire, c’est votre idéal?

Le rire procure une émotion. C’est agréable. L’idée de ce métier est de faire plaisir. Rire dit beaucoup de choses sur vous. On ne nous croit jamais quand nous autres, comiques, disons être pudiques et timides. Mais c’est vrai… Les acteurs de comédie sont timides. Ils se planquent. C’est une psychanalyse qui ne s’arrêtera qu’à notre mort.