Grande interview

Jean Dujardin: «J’ai des fantasmes de solitude»

L’acteur français est venu défendre à Neuchâtel «Le Daim», comédie noire dans laquelle il incarne un quadragénaire en rupture conversant avec un blouson. Rencontre avec un homme pour qui l’honnêteté est la mère des vertus

Jean Dujardin serait-il en train de prendre goût aux festivals suisses? Toujours est-il que moins d’une année après être venu présenter à Locarno I Feel Good, nouvelle comédie décalée du duo grolandais Benoît Delépine-Gustave Kervern, il était en fin de semaine dernière l’invité du NIFFF (Neuchâtel International Fantastic Film Festival) à l’occasion de la projection en ouverture du huitième long métrage d’un cinéaste plus déjanté encore: Quentin Dupieux.

Dans Le Daim, le comédien incarne Georges, un quadragénaire en rupture qui va s’isoler dans un village de moyenne montagne et nouer une relation obsessionnelle avec un blouson en daim pour lequel il a dépensé ses dernières économies. Lorsqu’on retrouve le Français dans la suite d’un grand hôtel ouvrant sur le lac, on remarque d’emblée ses bottes. «Non, je ne pense pas qu’elles soient en daim, se marre-t-il. J’aimerais bien, mais ça doit être un pauvre nubuck nul…»

Le Temps: Quentin Dupieux évolue dans les marges du cinéma français. C’est le genre de metteur en scène dont on est prêt à accepter n’importe quelle proposition?

Jean Dujardin: Non, car personnellement je n’accepte jamais un rôle parce que c’est tel metteur en scène. Il m’est arrivé de refuser des films à de grands réalisateurs, simplement par honnêteté, parce que je ne me voyais pas dedans, je ne le sentais pas. J’ai accepté Le Daim car ce film m’a touché. Le fantasme de départ, l’isolement, cette détresse qui peut à la fois être très drôle et effrayante, ça m’a plu.

Vous êtes souvent seul à l’écran. Est-ce intéressant pour un comédien d’avoir plus d’espace, d’occuper seul le cadre?

Je ne pensais pas qu’un jour un metteur en scène me proposerait un truc comme ça. D’habitude, ce genre de scènes on les ellipse, on va plus vite. Chez Quentin, elles sont le cœur du film. Mais évidemment, on est d’accord, je ne parle pas à un blouson. Un blouson, c’est un textile, il ne vit pas. Je me parle à moi-même. C’est ça qui m’a vraiment plu. Quentin, il vous laisse les clés de la maison, il se met au large et vous laisse faire. Parfois, il tourne des plans-séquences qui durent très longtemps. Le film est court, mais il est lent. On a le temps de s’installer.

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Vous dites que, comme Michel Hazanavicius, avec qui vous avez tourné les deux «OSS 117» et «The Artist», Dupieux travaille à partir du vide…

La plupart des metteurs en scène s’empressent, remplissent, ont des visions, les expliquent. Quentin, il n’explique rien. C’est pratique d’avoir le «Bluetooth» avec un mec, de se comprendre immédiatement sans avoir besoin de se parler pendant trois plombes. C’est génial d’avoir la même compréhension de la comédie. Le rire vient souvent du silence qui précède ou qui suit. Les moments suspendus, de gêne, c’est ce qui me fait le plus rire. Quand tu as compris que Quentin adore ça, tu n’as pas besoin de bons mots, mais d’incongruité. Ce film n’est pas drôle, mais incongru. C’est pour ça que j’ai eu le même plaisir de bosser avec lui qu’avec Michel.

Est-ce que le film était néanmoins très écrit, gage ensuite d’une plus grande liberté?

Il était très écrit, mais il laissait le temps de dire les choses, de ressentir, de faire des pauses inquiétantes. L’arythmie est quelque chose qui plaît beaucoup à Quentin. Dans OSS, il y avait déjà cette idée du temps qu’on étire, ces temps de pause, ces regards.

On a beaucoup perdu cette lenteur. Aujourd’hui, chaque séquence est découpée en de multiples plans…

Comme je le disais, on remplit. Là, on retrouve quelque chose de plus théâtral, comme dans les films des années 1970, comme chez Blier. Il y avait déjà ça dans I Feel Good. Quentin dit que la comédie est faite par les acteurs qu’il filme. C’est juste: un metteur en scène raconte une histoire, et c’est à nous de donner les émotions. Quand on surmultiplie les axes de caméra, c’est très ennuyeux à fabriquer et c’est un peu chiant à regarder, parce que c’est désincarné.

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Cette question de la durée, le fait de laisser du temps aux comédiens, renvoie aux origines de la comédie, au burlesque…

C’est ce que faisait Blake Edwards dans les années 1960-1970. Il filmait des plans larges et on regardait ce qui se passait dedans. Moi, ça me fait beaucoup rire. Aujourd’hui, on confond tout, on dit que si c’est lent, c’est long. Mais non, c’est juste que les gens ne sont plus habitués. On va trop vite, alors que dès que tu ralentis, tu arrives à créer autre chose.

C’était un bain chaud, ce film. J’étais content, j’avais l’impression d’être en vacances de moi-même

Quentin Dupieux explique qu’il a voulu faire un film autour de la folie. Vous le définissez comment, Georges?

C’est simplement un mec fatigué, qui est passé de l’autre côté. Si on dit que Georges est fou, alors on l’est tous. Il a juste pris une décision, ce qui se confirme quand il jette son téléphone après que sa femme lui a dit qu’il n’était plus rien. Il sort du cadre, de la société, il se marginalise, ce qui laisse la place à un tas de choses: je prends une caméra, je filme mon blouson, je commence à lui parler, puis je commence à croire à ce que je me dis. C’est un enchaînement logique. C’est peut-être la seule semaine de sa vie où ce mec s’aime. Il se regarde en se disant: «Putain, ce style de malade.» Il ne s’est jamais autorisé cela.

Avez-vous tenté de comprendre Georges? Etes-vous passé par une construction psychologique du personnage?

Non, je me suis laissé porter. D’habitude, oui, je me pose des questions, j’essaie de me projeter, mais là, je n’y arrivais pas. A tel point que je me suis demandé si je n’étais pas feignant… Alors qu’en fait, c’est le personnage et le film qui me disaient qu’il fallait simplement que je sois disponible le jour où on allait commencer. Je suis arrivé sur le tournage dans un état de disponibilité totale. J’écoutais ce que voulait Quentin, j’ai chopé son rythme. Je me suis laissé faire et j’ai avancé comme ça au jour le jour. C’était hyper confortable, sans souffrance; c’était un bain chaud, ce film. J’étais content, j’avais l’impression d’être en vacances de moi-même.

Quand Georges dit qu’il veut être seul, c’est quelque chose qui vous parle?

Ah oui, beaucoup. J’ai vraiment des fantasmes de solitude, de retraite chez des moines… Bon, peut-être que je me ferais chier au bout de trois-quatre jours. Encore que… Maintenant, j’accepte de m’ennuyer. J’ai besoin de dormir éveillé. Avant, être seul était dangereux, ça ne me faisait pas forcément du bien, je me créais mes démons. Là, ça va mieux, je me sens plus apaisé. Etre seul à Neuchâtel, c’est par exemple très agréable. Il y a le lac, il y a des choses à voir, à ressentir.

Dans des films récents comme «I Feel Good» et «Le Retour du héros», vous incarnez également des personnages volontiers menteurs et mythomanes…

Il y avait ça aussi dans Brice de Nice et OSS. Ça vient peut-être du fait que je n’ai pas envie de croire entièrement à ce que je raconte. Parce que le cinéma est un peu trop sérieux et que ça me gonfle, que ce procédé consistant à raconter des histoires que les gens vont gober, c’est finalement un peu con. Quand tu es sur un plateau, tout est faux. Le cinéma, c’est moins bien que la vie. On nous le vend en disant que c’est mieux que la vie, mais ce n’est pas vrai. Les sensations sont moins fortes. C’est pour cela que j’essaie de mettre de la vie dans mes rôles, de mettre de l’enfance, mes névroses, des trucs qui me touchent.

Vous dites que le cinéma est moins fort que la vie. Mais en tant que spectateur, on a envie de vivre dans certains films…

Oui, parce qu’il y a du plaisir. Le meilleur des compliments, c’est quand on nous dit qu’on a bien dû se marrer, que notre plaisir est communicatif. Le jour où je n’aurai plus de plaisir, ça se verra, ça sera très ennuyeux, pas drôle, gênant. Il ne faut pas faire du cinéma pour de mauvaises raisons. Il y a déjà tellement de films inutiles, ce n’est pas pour en rajouter. Si je m’ennuyais, je pourrais quitter un plateau. Je ne le ferai jamais du moment que j’ai dit oui, mais si un jour je décidais de faire un film en traînant la patte, je serais vraiment capable de me barrer. Dans ce milieu, il faut être honnête. Mais il y a beaucoup de gens malhonnêtes… Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre, autant que ça se passe bien.

Après l’Oscar, les gens ont changé. Pas moi

Vous pourriez quitter un plateau, mais dans un épisode mémorable de la série «Dix pour cent», c’est le contraire: vous jouez un Dujardin qui n’arrive pas à quitter un rôle et reste prisonnier de son personnage…

Alors que je n’ai pas de problème à quitter un rôle. Je ne me prends jamais pour mon personnage, il n’y a jamais de schizophrénie. Je quitte le plateau, on s’embrasse, merci, au revoir. Mais après un tournage, j’ai néanmoins un petit mal-être. Le problème, c’est que j’ai subi des émotions, que j’ai chargé mon corps et mon esprit; je sens que je suis encombré. Il faut que j’évacue, que je tire la chasse. Il faut aller nager, courir. C’est normal, car on s’est rendu trop disponible. Un film, c’est une parenthèse trop longue, trop importante, ce n’est pas sain.

Il y a quelques mois, Omar Sy nous disait que suite au  succès d’«Intouchables» et à son César du meilleur acteur, il avait eu peur de trouver le succès normal. Est-ce que vous avez ressenti cela après «The Artist», qui vous a quand même valu un prix à Cannes et un Oscar?

Je n’ai jamais pensé que le succès était quelque chose de normal. Mais on a essayé de penser à ma place, on a essayé de me faire péter les plombs, de me voir complètement con. Alors que je sais qui je suis depuis 47 ans. Et je vous aurais dit la même chose avant l’Oscar. Ce prix n’a rien changé, si ce n’est les idiots autour de moi, tous les crétins qui pensent que c’est un Graal absolu. C’est un très bon moment de votre vie, oui, mais ça reste juste une récompense dans une industrie. Ce n’est pas la vie. Ce qui m’a fragilisé, c’est le manque d’honnêteté, les mecs qui essaient de se faire du blé sur ton dos et qui imaginent que tu puisses avoir une dépression ou devenir un autre parce que tu as une statuette. Mais c’est insulter le peu d’intelligence que j’ai, c’est même insulter mon éducation, ma mère… En fait, vous me prenez vraiment pour un con, vous êtes en train de dire que je suis un neuneu? Il a donc fallu que je m’écarte, que je retourne dans ma vie. Puis je suis revenu doucement, et j’ai fait Brice 3 pour dire qu’on allait tirer la chasse. Brice sert à ça, c’est un garde-fou. Après l’Oscar, les gens ont changé. Pas moi.

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Est-ce dû au fait que vous avez débuté au sein de la troupe de café-théâtre Nous Ç Nous, puis fait vos premiers pas à l’écran dans la sitcom «Un gars, une fille»? On pardonne moins sa réussite à un acteur qui n’est pas passé par une grande école d’art dramatique?

J’avais déjà réussi quand je faisais du café-théâtre. Les prix sont des passages heureux, mais la réussite est beaucoup plus intime. Elle est dans le fait de ne pas cachetonner, d’essayer d’être exigeant dans ses choix, de pouvoir regarder sa vie artistique en se disant que sa filmo a de la gueule, qu’on n’est pas allé vers la facilité. Je veux toujours apprendre, je suis toujours en quête d’émotions, de sensations, de personnages, d’événements, d’enjeux. La norme nous dit que si on est très connu, c’est qu’on a réussi. Mais il y a plein de gens très connus qui sont des merdes humaines. J’ai un parcours un peu bizarre et étonnant, mais honnête. J’ai commencé dans les bars, sans rien ni personne. Je peux être fier de ça, mais je ne vais pas non plus m’en targuer. Ma trajectoire n’est pas une ascension, mais une suite d’événements qui se complètent. Une ascension sous-entend qu’il y a un point culminant, et que quand tu es arrivé en haut, tu ne peux que dégringoler. Moi, je n’ai jamais espéré avoir un jour un Oscar; mais j’espère avoir encore des films, des projets, ressentir des choses… Il y a beaucoup d’idiots autour de nous, hein?


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

Même si c’est aussi ce qui me constitue, je dirais ma scolarité. Etre un cancre a été très douloureux, c’est pour ça que j’essaie aujourd’hui de bien faire les choses. C’est long de penser pendant vingt ans que t’es con.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Exigeant, parfois un peu trop, impatient et amical.

Un talent que vous n’aurez jamais?

La cuisine, je ne suis pas assez curieux.

Un réalisateur que vous admirez?

Claude Lelouch.

Une actrice?

Romy Schneider.

Un acteur?

Paul Newman.

Un rôle dont vous auriez rêvé?

J’aime les rôles de fêlés, comme celui de Kevin Kline dans «Un Poisson nommé Wanda».

Un film de chevet?

«Un homme qui me plaît», de Claude Lelouch.

Votre réplique d’«OSS» préférée?

«C’est l’inexpugnable arrogance de votre beauté qui m’asperge»; je ne sais pas pourquoi, mais j’aime bien prononcer cette phrase. Elle est compliquée et je ne sais pas si elle veut dire quelque chose.

Votre meilleur remède contre un coup de cafard?

Aller courir avec de la musique. Et si possible vers 18 heures, quand la lumière est oblique.


Profil

1972 Naissance dans les Hauts-de-Seine.

1999 Première des cinq saisons de la sitcom «Un gars, une fille».

2005 «Brice de Nice», de James Huth.

2011 «The Artist», de Michel Hazanavicius, qui lui vaudra le Prix d’interprétation masculine du Festival de Cannes et l’Oscar du meilleur acteur.

2013 «Le Loup de Wall Street», de Martin Scorsese.

2019 «Le Daim», de Quentin Dupieux, et «J’accuse», de Roman Polanski. Tournage du troisième épisode d’«OSS 117».

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