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Jean Dujardin, peau d’espion

Avec «OSS 117, Rio ne répond plus», le comédien français s’impose comme le plus populaire du moment. Subtil mélange de Sean Connery et Paul Newman, l’homme séduit. Rencontre

Il est d’une classe folle. Dans OSS 117 comme dans la vie, la vraie. Même flanqué d’un simple jean et d’un pull beige à col rond, Jean Dujardin est élégant. La dernière rencontre remonte à 2007, sur une terrasse ensoleillée de Cannes, sur la plage, à l’occasion de la préparation de 99 Francs. Aujourd’hui, le ciel est un peu plus gris et le héros fatigué. Quelques cernes subsistent, preuve de trois semaines de promotion intense. Il se lève, tend la main, s’excuse de prendre quelques minutes pour se verser un peu d’eau, en propose, se rassoit.

Dans le fauteuil d’une suite bleuté de l’Hôtel d’Angleterre, à Genève, dégainant clope sur clope, Jean Dujardin, 36 ans, est d’une beauté terrassante. Un bellâtre aurait dit OSS 117. Sorti tout droit d’un polar élégant dont il serait le héros malgré lui. Ce qui est bien, c’est qu’il ne semble pas le savoir. Tout de suite, on se dit que Jean, c’est celui avec qui on aimerait être pote. Boire une bière, jouer au poker et dire plein de choses idiotes.

Trop beau pour être vrai? Certains le soupçonnent de beauferie, d’autres le taxent de génie. Les femmes sont folles de lui, les hommes l’envient. Les jeunes vénèrent son personnage de surfeur Brice de Nice comme d’autres le détestent. Mais certaines choses collent à la peau et pour tout le monde, Dujardin, c’est Loulou, de la série Un gars, une fille, avec Alexandra Lamy, sa compagne depuis. Est-il fier d’elle lorsqu’elle tourne avec Ozon? «Très, sourit-il. Elle est solaire.»

Amoureux, donc. Mais machiste? Non, féministe. «Je ne suis pas surpris par sa prestation, je sais qu’elle est une bonne comédienne. Mais il y a une grande inégalité dans le cinéma qui est un milieu un peu machiste: les rôles de femmes sont souvent secondaires et quand il y a un beau rôle comme La Môme, il y a vingt comédiennes dessus. C’est difficile d’exister et de trouver des belles choses pour une actrice.»

A le voir, un coussin coincé sous le coude, on se dit que ça doit être facile pour lui de jouer OSS. Faux. L’animal est travailleur. «Je lis le texte quatre-vingts fois. Je tente d’éviter toute surprise, j’essaie d’être parfaitement préparé pour être complètement à l’aise. J’éprouve le texte en bouche, je m’amuse avec comme une chanson qu’on apprend. La voix d’OSS est très musicale. Je fais très peu d’improvisation mais certaines âneries sortent toutes seules comme «You’re so french – toi aussi», car je suis très instinctif. Mais c’est quand je suis bien préparé que je me le permets.»

Comment décide-t-on, un jour, de «faire rire», d’en faire son métier? «C’est venu à 24 ans, se souvient-il. Avant on n’imagine pas être comédien, ça ne veut rien dire «être comédien». A un moment, je me suis dit que j’aimais faire des imitations et faire le con. J’ai une espèce de second degré en moi qui fait que ça m’amuse, ça m’apaise, ça me rend plus intéressant d’avoir des personnages. Mais ça vient forcément de complexes, comme beaucoup de comédiens.»

Allons bon. Complexé, Jean Dujardin? On gratte – il se confie facilement. Le personnage possède cette part sombre et cette angoisse que cachent si bien les gens que l’on dit drôles. «On ne se sent pas intéressant, pas vivant. Pas mal-aimé, mais à un moment donné il faut bien essayer d’être quelqu’un, de faire quelque chose de cette vie qu’on nous donne.»

Cancre toute sa jeunesse, il décide d’agir. Son envie de scène le prend à l’armée. Les planches deviennent vite sa thérapie. Jean Dujardin a 24 ans, moins séduisant qu’à 35 mais charismatique. Il se produit dans les bars, rencontre Bruno Salomone, fonde les Nous C Nous et se fait remarquer, en 1997, à l’émission Graines de stars sur M6. En 1999, Un gars et une fille débute. La suite? Faite de succès et d’échecs, comme Ca$h, un film «pas très bon» comme le regrette lui-même le comédien.

Pensait-il avoir un avenir? On l’avait prévenu: «Tu as un visage trop mobile, ça ne marchera pas». Demain, Dujardin débute son vingt-quatrième tournage. Un drame, de Nicole Garcia – «je ne sais pas encore où je vais mais j’y vais» se réjouit-il.

Et la célébrité, dans tout ça? Il s’en méfie. «Avec Alexandra, on ne côtoie pas le star-system. J’ai quelques potes dans le milieu mais ça ne m’intéresse pas, ce n’est pas mon métier. Il y a beaucoup de faux, de poudre aux yeux. Si tu y crois t’es foutu. J’ai les mêmes potes depuis vingt ans, la même Golf depuis dix, j’ai les pieds sur terre. C’est sûrement lié à mon enfance et mon éducation.»

Une éducation faite des valeurs travail et honnêteté. «Des fondamentaux que m’a inculqués mon père.» Dans cette famille de quatre garçons, Jean est élevé avec un sens «un peu exacerbé» de l’honneur, de l’entreprise, du choix. Aller au bout des choses, que ça ait «un peu de gueule». «Des valeurs pas mal d’ailleurs» reconnaît-il. «J’étais plutôt d’accord avec.»

Aujourd’hui, l’artiste en a fini de ses tourments. Enfin, presque. «Je me sens mieux qu’à 20 ans. Désormais, je ne pense plus au passé, je n’anticipe pas le futur et j’essaie d’être au présent. C’est comme ça que je me désangoisse. Et ça fait du bien. Et puis j’ai une chance extraordinaire je le sais, j’en suis conscient, je l’ai voulu et j’ai travaillé pour ça.»

Il prend le coussin et croise les bras dessus. Il sourit. «Bon, puis, vous? Comment ça va?»

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