roman

Jean Echenoz, pyrotechnique

Le romancier met en scène un certain Gregor et romance la vie flamboyante de Nikola Tesla, performeur célèbre en son temps et fulgurant inventeur du courant alternatif, de la radio, des rayons X, etc. Merveilleux

Genre: roman
Qui ? Jean Echenoz
Titre: Des Eclairs
Chez qui ? Minuit, 175 p.

Il y a des livres qui ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur contenu; des écritures, des trames narratives qui collent de près à leur sujet, en épousent les contours, le servent avec discrétion et art. C’est ainsi qu’on peut dire, au propre comme au figuré, du nouveau roman de Jean Echenoz qu’il est éblouissant, qu’il fait des étincelles, qu’il fascine, à l’instar des «éclairs» annoncés par son titre: Des Eclairs.

«Gregor fait encore longtemps durer le silence après que celui-ci s’est établi puis, sans un mot, commence de présenter une succession accélérée de prodiges électriques. Sous ses impulsions et à distance, comme par passes magnétiques, des étincelles grésillent bientôt de toutes parts, projetant de vifs éclats, et, par intermittence, se propagent à travers l’air dans toutes les directions lancées par les longs bras de Gregor […] vers les lampes qui entreprennent de scintiller frénétiquement […]. Ne comprenant pas plus que moi toutes ces choses scientifiques, le public ouvre déjà fort grand ses yeux, bouche bée devant un tel spectacle.»

Ce perfomeur étonnant – ­Gregor chez Jean Echenoz – est inspiré de Nikola Tesla, un ingénieur génial et ombrageux, qui jeta sur le papier – assez négligemment pour s’en faire voler plusieurs, nous rappelle le romancier – toute une série d’inventions qui facilitent aujourd’hui nos vies: du courant alternatif, qu’il opposa au courant continu prôné par Edison, à la télécommande et Internet, en passant par la radio, les tubes néons et les rayons X; Gregor vécu dans le luxe le plus étourdissant pour finir, entouré de pigeons, malade et oublié, dans un hôtel minable. Or ce savant presque fou se doublait d’un showman fantasque et un peu mégalomane, qui, malgré son profil de parfait misanthrope, adorait les représentations publiques destinées, notamment, à convaincre le monde des affaires de financer ses détonantes recherches.

Jean Echenoz déroule cette vie en un clin d’œil, alignant parfois à toute vitesse les données biographiques, pour ralentir et s’attarder soudain longuement sur des détails, sur les spectacles, sur les manies, sur quelques épisodes souvent très amusants, parfois graves de la vie de Gregor. Ainsi son amour pour les pigeons fait l’objet d’un chapitre entier et s’égaille d’ailleurs dans beaucoup d’autres, tandis qu’est fait le récit circonstancié de l’invention de la chaise électrique, produit d’une bataille de propagande menée par Edison contre Gregor et destinée à démontrer la dangerosité du courant alternatif. Jean Echenoz concluant alors, sourire au coin de la plume: «Les plus belles inventions ont souvent de bien belles histoires.»

Gregor poursuivait l’utopie de découvrir une «énergie libre, diffuse et cinétique», donc gratuite et accessible à tous, qu’il prétendait capter; projet qui fut combattu avec fougue par les financiers soucieux de pérenniser la présence de compteurs chez les usagers. Jean Echenoz, pour sa part, carbure à une autre énergie, accessible à tous, et qu’il partage très généreusement avec son lecteur: l’ironie.

Il n’y a pas que l’histoire souvent burlesque, ou les interventions inopinées du narrateur – qui déclare soudain: «Personnellement je n’en peux plus de ces pigeons», ou qui apostrophe son lecteur: «Vous n’en pouvez plus également, je le sens bien» – qui réjouissent. Il y a la phrase et le style de Jean Echenoz, véritable festival de métaphores subtiles, de métonymies drolatiques, feu d’artifice du langage où les mécaniques rhétoriques sont savamment mises en œuvre afin de produire, à la lecture, un maximum d’effet. C’est ainsi que le moindre objet ou groupe se retrouve personnifié («la communauté scientifique, grave et compassée, apprécie moins ce genre de numéro»), que d’improbables parties deviennent figures du tout («accueilli par les souriantes lèvres rouges d’Ethel et, au bout du bras de Norman, par un Bloody Mary assorti»), de sorte que mots et phrases, joyeusement contraints, explosent soudain au détour d’une formule en une myriade de significations parallèles. On peut se demander s’il n’y a pas, chez Jean Echenoz également, quelque chose du showman silencieux…

Des Eclairs achève – après Ravel (2006), qui racontait les dernières années de la vie du musicien, et Courir (2008), récit de la trajectoire d’Emil Zátopek – «une suite de trois vies», dit la quatrième de couverture. Et c’est peut-être, outre le style et l’ancrage biographique, la performance publique qui fait le lien entre les trois héros. Le musicien comme le sportif et le savant prestidigitateur ont leur part intime, leurs petites manies, mais aussi leur moment de lumière, offert à l’adoration, aux délires des foules. Avec Des Eclairs, la vérité biographique s’estompe, le bonheur du spectacle l’emporte, la fiction reprend ses droits. De ces trois romans biographiques, Des Eclairs est le plus libre, le plus délicieusement farceur avec le réel, le plus romanesque.

Des trois romans biographiques, «Des Eclairs» est le plus délicieusement farceur avec le réel

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