Des coups de feu qui éclatent dans une forêt. Des corps qui s'effacent. Des visages qui s'abîment dans la boue… Ces visions vont réorienter l'œuvre de Jean Fautrier (1898-1964) et l'installer dans l'émouvant. Sans pour autant la rendre séduisante. Cette réorientation, qui inaugure l'art informel et sa façon de dissoudre la représentation dans la matière même de la peinture, est plutôt rébarbative pour le spectateur. Mais comment, pour un Jean Fautrier, peindre encore l'être humain après ce que cet être s'est infligé d'atrocités durant la Seconde Guerre mondiale? Question d'autant plus existentielle pour l'artiste qu'il a souvent peint et dessiné auparavant des nus voluptueux et des filles aux mœurs légères.

C'est à ce basculement, à cette évolution importante de la peinture du XXe siècle, que le visiteur assiste à la Fondation Pierre Gianadda, dans une exposition moins «grand public» que d'habitude mais dûment étoffée. Initiative à saluer, car les regards sur Fautrier restent rares et parcellaires. Il y a seulement deux ans qu'une bonne rétrospective a été montée, mais aux Etats-Unis. La France, sa patrie, reste encore à la traîne. La première monographie à paraître a été publiée en italien en 1960. Et c'est le Cabinet des estampes de Genève qui publie, en 1986, le catalogue raisonné de ses gravures. Tandis que les sculptures furent commentées dès 1969 par un catalogue du galeriste genevois Edwin Engelberts.

L'attitude de Fautrier a toutefois grandement contribué à sa relégation dans les marges. Ceux qui fréquentèrent le personnage ont souligné son goût de la solitude, l'ont décrit taciturne, assez peu sociable. Et l'on comprend fort bien qu'un artiste comme Jean Dubuffet, qui en rajoutait dans l'emphase admirative à son égard, l'a finalement agacé. Les affinités de Fautrier l'ont plutôt lié à des introspectifs, des poètes: Paul Eluard, René Char, Georges Bataille, Francis Ponge, Jean Paulhan et André Malraux. Son art, pourtant, n'a rien de littéraire, mais n'a pas empêché Fautrier d'illustrer leurs œuvres. Car il trouvait quelque équivalence à travailler la matière picturale comme eux abordaient les mots, le texte, en tant que matière.

Au départ, sa formation est classique. A 14 ans déjà, il suit les cours de la Royal Academy de Londres, ville où sa mère, d'origine britannique, est retournée après la mort du père de Jean. Nombre de titres de ses œuvres, formulés en anglais, s'expliquent par cette appartenance culturelle. En 1917, mobilisé, Jean Fautrier revient en France. Ses œuvres, après la Première Guerre mondiale, vont s'inscrire (1921-1925) dans une sorte de contrepoint cubiste, alors en vogue. Ses nus, très charnels, traités à la craie sanguine, ont les mêmes rondeurs que les modèles d'André Derain. Des courbes et sinuosités qu'on retrouve par la suite dans des sujets très différents, glaciers et lacs (1925-1926), forêts (1928), mais dont les tons s'assombrissent, se refroidissent. Jusqu'à aller aux noirs dans certains portraits fantomatiques.

Suit une coupure, engendrée par la crise financière de 1929, qui pousse Fautrier à s'installer près de six ans dans les Alpes. Il devient moniteur de ski et gérant d'un hôtel dancing à Tignes. Cette retraite lui permet néanmoins d'élaborer une manière de peindre, non plus à l'huile, mais avec un enduit épais à base de blanc d'Espagne. Des textures qui deviendront ces «hautes pâtes» maçonnées et poignantes, utilisées pour exprimer le drame des Otages (1943-1945), ces résistants fusillés dans le petit bois derrière son atelier de Châtenay-Malabry. Images répétées en 1956 avec les Têtes de partisans, célébrant l'insurrection hongroise. L'homme n'y est plus que l'ombre de lui-même. Mais ce qu'il en reste est l'essentiel.

Comme si Fautrier avait attendu ce chaos pour en extirper des forces nouvelles. Souvent apaisées, en regard des tons doux dont il les assortit. L'artiste remet les choses en place, rappelle le primordial: la capacité de révolte de l'homme, mais aussi la fonction de contenant d'un verre ou la simplicité géométrique d'une boîte. Il ramène l'être humain, perdu dans les brouillards les plus épais, vers les vérités simples.

Fondation Pierre Gianadda (rue du Forum 59, Martigny, tél.: 027/722 39 78, http://www.gianadda.ch). Tous les jours 10 h -18 h. Du 17 décembre jusqu'au 13 mars.