Exposition

Jean Fautrier, vie et mort d’un enragé du pinceau

Au Kunstmuseum de Winterthour, le peintre informel fait l’objet d’une magnifique exposition où les bronzes répondent joliment aux toiles

Une peinture puissante, mais sur le mode de la puissance rentrée, presque placide, créée par un homme engagé, enragé même: l’art de Jean Fautrier (1898-1964), y compris ses sculptures, dont l’intégralité est présentée à Winterthour, saisit d’emblée le spectateur. 

Quatre-vingts peintures (de format relativement modeste), des dessins, une vingtaine de sculptures, l’occasion est rêvée de retrouver le chantre de la peinture informelle, aussi qualifiée de gestuelle. Contrairement à Jackson Pollock et à ses drippings, l’artiste français a tenu à maîtriser sa main, à méditer si ce n’est répéter ses œuvres, à inventer des techniques propres à inviter la matière et le relief. Surtout, il n’a jamais laissé la forme se diluer au point de perdre tout lien avec le monde réel.

Une exposition intense

Le début du parcours, qui réunit les toiles noires, pas aussi sombres cependant qu’on pourrait le penser, alterne les nus (noirs), les paysages alpestres, où l’opale d’un lac, le mur crayeux d’un glacier, contrastent avec les cimes noires, les dépouilles animales, glabres et magnifiques – lapin écorché, mouton pendu, canard baigné d’une lumière feutrée, le tout parfaitement propre, exsangue – et les fleurs (noires). Rien de très réaliste, et des images sans doute austères, voire tragiques, condensé d’une beauté immanente.

Si le motif semble sourdre de la matière même qui le constitue, Jean Fautrier n’hésite pas à en souligner les contours de fines griffures, creusées à même la pâte. Les sculptures, très rarement exposées, et dont on ne sait exactement quelle valeur leur accordait l’artiste, sont ainsi placées, tout au long du parcours, afin qu’elles dialoguent avec les toiles, accompagnent et intensifient l’impression de la visite.

Energie des sculptures

Bustes où les seins semblent plus lourds que la tête même (Buste aux seins, 1929), faces larges, où s’ouvrent de grands yeux (Jeune Fille étonnée, 1940), visages abîmés, comme sous le marteau de fanatiques iconoclastes (Grande Tête tragique, 1942), et surtout la plus grande pièce, cette Femme debout (1929), aux cuisses épaisses, au corps manchot, sous l’ombre de laquelle on ressent toute l’énergie communiquée par le sculpteur: les bronzes créés par Fautrier, à la fois stables et tourmentés, plutôt que les essais occasionnels d’un peintre, sont les œuvres d’un vrai sculpteur, et une découverte. Après l’œuvre au noir de la fin des années 1920, l’artiste éclaircit et adoucit ses teintes, et renonce à l’horizon sans renoncer au paysage.

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Une vague végétation, signes verts inscrits sur la masse proéminente d’une zone centrale, évoque la matière, toujours elle, dont est fait le monde. Bientôt, en réaction à la guerre, apparaissent les fusillés et les otages, série qui rend l’artiste célèbre alors même que d’aucuns expriment leur perplexité devant la célérité avec laquelle naissent ces travaux de petites dimensions. «Chaque tableau, rapportait jadis l’écrivain et critique d’art Michel Ragon, était peint de la même manière. Sur un fond vert d’eau, une flaque de blanc épais s’étalait. Un coup de pinceau indiquait la forme du visage. Et c’était tout.» Les Têtes de partisans, réaction aux événements de 1956 à Budapest, suivront le même schéma. Œuvres engagées, images privées d’individualité, mais non d’expression, les Otages sont devenus des icônes.

Proche du bas-relief

Engagé et enragé: en dépit de son goût pour les scènes aussi tranquilles que les objets visibles dans une autre série dont le poète Francis Ponge a salué l’originalité («Cela tient du pétale de rose et de la tartine de camembert […]. Gêne et rage éclatent en bouquet suave»), Jean Fautrier semble avoir déchargé dans son œuvre une part de son tempérament impulsif.

Son ami proche, Jean Paulhan, a raconté en des termes étonnants la mort du peintre, littéralement étouffé par sa rage, le jour même où il devait se marier. Vie et mort d’un mordu du pinceau, qui a laissé des peintures proches du bas-relief, aux effets chromatiques et matiéristes magnifiques, et qui a mis sur le même plan la sensualité de courbes féminines et l’évidence d’objets d’une grande banalité, bobines, passoires ou encriers.


«Jean Fautrier». Kunstmuseum, Winterthour, jusqu’au 12 novembre.

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