Petit livre de moins de cent pages qu’on lit, relit et annote et qu’on voudrait offrir par brassées, Une Autre Aurélia est composé des notes que Jean François Billeter a prises après la mort de sa femme Wen, le 9 novembre 2012, sur plusieurs années. C’est pourtant l’ouvrage le moins funèbre, le plus vivant qu’on puisse imaginer, le plus beau et le plus utile aussi. «Emotion» en est le maître mot, au sens de ce qui anime et fait bouger, une émotion dépouillée de ce que le terme véhicule trop souvent de sentimental.

«De tels bouleversements sont riches en enseignements d’une portée plus grande. Ils nous apprennent de quoi nous sommes faits», écrit Billeter pour expliquer la publication de ce journal intime. Rien de plus vrai, d’autant plus que ces notes sont écrites «de façon précise et sincère», comme dit l’auteur de Stendhal. Wen avait 72 ans, ils avaient vécu ensemble pendant quarante-huit ans, une union heureuse. D’abord médecin, puis professeure de chinois, elle a laissé à ses amis et à ses étudiants le souvenir d’une femme joyeuse, énergique, pleine de vie, qui avait le goût du bonheur. Sa mort a été sans souffrances, comme elle l’aurait souhaité. Jean François Billeter s’est donné pour tâche d’être à la hauteur de cette vie et de cette fin. Il le fait avec la méthode du savant, les intuitions du philosophe, le très discret humour du protestant sans religion qu’il est resté.

Je suis comme une maison dont les portes et les fenêtres battent au vent parce qu’elle n’est plus une demeure comme avant.

On doit à Jean François Billeter une dizaine de petits livres lumineux sur la pensée chinoise, la traduction, la philosophie, tous publiés chez Allia. Les merveilleuses Esquisses – qui reparaissent dans une édition augmentée – sont une source infinie de réflexions. Une Autre Aurélia est de nature différente, vibrant de cette émotion nouvelle à laquelle il faut s’ouvrir tout en la maîtrisant. L’image d’une barque prise dans les tempêtes s’impose: Tchouang-tseu rappelle qu’il faut «se laisser aller» comme le nageur pris dans les tourbillons.

Wen est là

Sans Wen, celui qui reste est désormais seul maître à bord. On lui demande s’il souffre de solitude: au contraire, «la vie n’a jamais été aussi intense». Si intense qu’il lui faut veiller sans cesse à ne pas être submergé. Une observation de soi rigoureuse l’y aide. La beauté donne accès aux émotions – musique, peinture, lectures, paysages – et aux souvenirs. Les rêves font leur part du travail, difficile et douloureux. Il faut apprivoiser l’idée de la séparation pour toujours, calmer l’angoisse avec la certitude de la finitude.

Reste à perpétuer le bonheur passé, comme un devoir. Ne pas se plaindre. Car Wen est là. Elle est présente en lui, d’une manière qui est de même nature, dit-il, que l’expérience des mystiques, mais c’est là une mystique sans Dieu. «Ne pas l’attendre, ne pas vivre dans le désir et dans le manque. La laisser surgir à l’improviste», pouvoir même lui dire «pas maintenant» quand le moment ne s’y prête pas. Pour occuper les années qui restent à vivre dans cet «après», il y a les travaux à achever: contre la souffrance, la fine pointe du travail.

J’essaie tout, tous les réglages. Pourquoi pas la gaieté? N’est-ce pas la meilleure façon de lui rester fidèle? Qu’est-ce qui me l’interdit?

En complément à ces notes limpides, dont on voudrait tout citer, Une Rencontre à Pékin s’impose. D’abord parce que ce récit montre la jeune Wen, médecin à Pékin dans les années 1960, le courage, la détermination qu’il lui a fallu pour rompre avec sa famille, son pays, pour affronter les dangers que faisait courir, à elle et à ses proches, la fréquentation d’un étranger dont elle ne savait rien. Et aussi parce que ce récit est un témoignage de l’intérieur, sans biais idéologique, de la Chine entre 1963 et 1966.

Quelle chance d’avoir eu cette compagne dans ma vie. J’ai été heureux avec elle, il faut que je le sois sans elle. Je lui dois cela.

Pékin était alors une agglomération de villages, aux rues en terre, sans voitures ou presque, où un étudiant étranger était une curiosité. Le jeune sinisant peu sûr de son avenir avait pris la voie des études chinoises un peu par jeu. Il s’y est pris au point d’y consacrer toute sa vie, professeur à l’Université de Genève. Son récit permet de voir la difficulté de comprendre le pays pour un étranger, et a fortiori d’épouser une Chinoise – qu’il avait à peine rencontrée, poussé seulement par une intuition très sûre.

Il montre l’escalade de la paranoïa des dirigeants entre 1963 et 1966. Le récit enchâssé du frère de Wen qui relate la fin des parents est terrible. Le couple lui-même a pu quitter le pays à temps, mais Wen est restée cinq ans sans nouvelles de sa famille et n’a pu retourner en Chine qu’en 1975. Raconté sobrement, Une Rencontre à Pékin est un témoignage passionnant.


Jean François Billeter, «Une Autre Aurélia», Allia, 96 p.

Jean François Billeter, «Une Rencontre à Pékin», Allia, 160p.