Jean François Billeter cultivel’art subtil de la traduction

Examinant des textes chinois et allemands, le sinologue développe une réflexion originale et stimulante

Genre: Essai
Qui ? Jean François Billeter
Titre: Trois Essais sur la traduction
Chez qui ? Allia, 119 p.

Qui s’est plongé un jour dans une anthologie de la poésie chinoise sait qu’on peut en ressortir déçu. Le sinologue Jean François Billeter fait partie de ceux qui n’y trouvent pas toujours leur compte: «J’ai toujours pensé que ce qu’il y avait de meilleur dans l’Anthologie de la poésie chinoise classique publiée chez Gallimard en 1962 était la préface de Paul Demiéville.» En cause, la traduction qui ne rend pas justice – mais le peut-elle? C’est tout l’enjeu de ces Trois Essais sur la traduction proposés par Jean François Billeter – à la finesse, à la vitalité, à la richesse, à la polysémie, aux connotations, à la puissance d’évocation de la langue chinoise classique.

Si traduire est difficile, notamment du fait de l’extrême concision du chinois ancien, il faut s’efforcer, dit Jean François Billeter, «de parler des effets du poème, de l’événement qu’il produit dans l’esprit du lecteur». Le sinologue, passé maître dans l’art de la traduction commentée, se livre de façon magistrale à cet exercice, rendant soudain extraordinairement vivante la grande poésie des Tang, si réputée mais si difficile à apprécier dans d’autres langues que le chinois; ou en éclairant avec précision et élégance des préceptes de Zhuangzi (Tchouang-tseu, dans ses précédents ouvrages sur le philosophe chinois) qui souvent déroutent ses lecteurs.

Le poème, il s’agit d’en «goûter la saveur», selon le conseil du poète Su Dongpo; il s’agit d’y revenir jusqu’à ce que ces formes très courtes – la plus classique étant le quatrain, dont chaque vers comporte cinq caractères – prennent de l’ampleur et se déploient à l’égal d’une symphonie, explique le sinologue.

Cette invitation à la «savouration» du poème chinois n’a rien de gratuit. Car elle permet à Jean François Billeter de déployer des aspects entiers de la langue et du monde chinois. La nature, restituée par Su Dongpo ou Li Bai, apparaît, par exemple, dans toute sa force, magnifiée encore par l’émotion qu’elle procure au poète, par les souvenirs qu’elle réveille en lui. Ainsi ces gibbons – merveilleux épisode que développe le sinologue – qui, dans «Départ de Baidi, tôt le matin» de Li Bai, chantent d’une rive à l’autre des gorges du Yangtse: «Il ne faut pas oublier, dit Jean François Billeter, que la Chine des Tang était peu peuplée et que la nature opposait à l’homme une majesté qu’elle a perdue.»

La traduction, sous la plume de Jean François Billeter, est, comme souvent dans ses précédents essais, l’occasion d’une introspection. Que se passe-t-il quand cette opération, cette «transmutation» est réussie? Que faut-il réunir en soi, que faut-il mettre en œuvre pour y parvenir?

Jean François Billeter a longuement observé ses propres mouvements de traducteur, noté aussi ce qui faisait obstacle chez ses étudiants lorsqu’ils étaient aux prises avec des textes classiques (il est le fondateur de la chaire de chinois de l’Université de Genève).

De ses observations, il tire une méthode qu’il expérimente sur un précepte de Mencius, choisi très à propos: «L’eau remplit un creux, puis le suivant. C’est ainsi qu’elle avance. L’homme accomplit une étape, puis la suivante. C’est ainsi qu’il progresse.»

Chaque étape compte, en effet, dans la traduction. Et certaines d’entre elles font appel à l’imaginaire, à l’interprétation, invitent à la précision, à la maîtrise, mais aussi à l’oubli de la technique une fois maîtrisée. Elles enjoignent aussi à faire bon usage de sa liberté.

Au-delà de l’art de la traduction, les trois essais de Jean François Billeter, qui ne sont pas nouveaux mais qui ont été remaniés et rassemblés ici avec bonheur par l’auteur, invitent à appréhender la poésie, le monde et notre façon d’être au monde, en en goûtant toute la saveur.

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Zhuangzi

Cité (et traduit) par Jean François Billeter

«Mes sens n’interviennent plus, mon esprit agit comme il l’entend»