Revoici «l’eau brunâtre des marigots», où crient les hérons et les grenouilles, où «des orchidées roses ourlent des îlots de roseaux. Là dans la vase, reposent les familles de Berthe et de Claudine, le bébé de Francine, les parents et la sœur d’Innocent, la maman de Jeannette et les parents d’Angélique, l’épouse de Jean-Baptiste, son fils, les parents et les beaux-parents d’Edith». «Ces marais de l’Akanyaru et de l’Akagera, désormais hantés par une foule de fantômes qui montent sur les collines pour tourmenter les vivants.»

Obstination

C’est parce que les journalistes sont passés trop vite, n’ont pas pu saisir ce qui s’était réellement passé au Rwanda, parce que le mot de «génocide» quand il apparaît est trop grand, trop lourd, trop fort pour qu’on l’envisage et le comprenne d’emblée, que Jean Hatzfeld retourne depuis des années au pays des collines et des marais. Il s’est installé là, parfois pour de longs séjours, afin de rencontrer tranquillement, d’apprendre à connaître, ceux qui ont vécu les massacres de 1994. Depuis des années, il tente, non pas de comprendre ou d’expliquer mais d’entendre au moins, de noter et de donner à lire ce que les acteurs de ce génocide, bourreaux et rescapés, ont à en dire.
Cinq livres sont nés de cette obstination, de ses retours répétés vers l’Afrique, des liens que le journaliste devenu écrivain a noués peu à peu avec les gens de Nyamata, Hutus et Tutsis, bourreaux et victimes: Dans le nu de la vie, Une Saison de machettes, La Stratégie des antilopes, Engelbert des collines. Et voici maintenant Un Papa de sang, où la question du temps qui passe, du long terme, des conséquences de la catastrophe dans la durée se pose avec une acuité particulière. Dix-neuf ans ont passé depuis le génocide, lorsque Jean Hatzfeld retourne au Rwanda, pour voir comment les enfants de rescapés ou de tueurs s’arrangent avec les fantômes. C’est ce qu’il raconte ici.

Langue incantatoire

Jean Hatzfeld leur donne longuement la parole tour à tour. Idelphonse, Sandra, Immaculée, Fabiola, Jean-Pierre et d’autres encore. Fils et fille de tueurs ou de «coupés». Les parents, souvent, ont parlé dans les livres d’avant. Jean Hatzfeld rencontre chacun, questionne, écoute. Il revient encore parler avec eux. Ils racontent, pour tenter aussi, d’apprivoiser leur étrange enfance. On les lit dans leur parler fleuri, détourné, sensible, dans ce français heurté et dense, dans cette langue que Jean Hatzfeld leur a prêtée dès son premier livre, dès le Nu de la vie. Langue puissante, incantatoire parfois, qui donne sa tonalité particulière à ces récits du génocide.

Un vide

Ce que partagent ces enfants de victimes ou de bourreaux, devenus grands, jeunes adultes ou adolescents, c’est le manque. A chacun, quelqu’un manque. Les pères tueurs sont en prison, parfois à perpétuité. S’ils sont revenus, ils sont enfermés dans leurs souvenirs, comme blindés dans le non-dit, même si les mères racontent à leurs enfants (pas toutes, beaucoup se taisent) comment le père était jovial et respecté avec les massacres et les atrocités, comment elles n’ont pas réussi à l’empêcher de se joindre aux coupeurs de voisins tutsis. Certains pères osent raconter, mais ne disent pas tout. Rares sont les enfants qui veulent en savoir plus, tant la honte pèse. De son père en prison, Fabiola dit: «Il n’a jamais pris son Bic pour m’écrire dans une lettre de vérité: «Ecoute, Fabiola, tu es assez grande fille pour comprendre, voilà pourquoi je suis puni…» Non, je crois que c’est trop ingrat pour lui. Lui seul et sa conscience se disputent son passé.»

Trou noir

Les héritiers des rescapés, eux, n’ont souvent plus de grands-parents, plus d’oncles ni de tantes, parfois leur mère ou leur père manque, parfois les deux. Quand le viol s’en est mêlé, leur naissance même est un trou noir. C’est tout un tissu familial, social, d’histoires, de traditions qui n’existe pas pour eux. Une rage sourde parfois les tient, les travaille, les menace. Les adultes survivants qui les entourent s’en sortent plus ou moins bien; les traumatismes sont encore à l’œuvre. Pourtant, «pour un jeune, mieux vaut naître dans une famille de rescapés, parce que trop de jeunes Hutus sont contaminés par les actions de leurs parents», dit Sandra Isimbi, fille d’une rescapée.

Voiles

Chacun grandit avec ces vides, avec des voiles aussi, des taches aveugles. Aux enfants de tueurs, il manque des amis, fils de rescapés. L’inverse est aussi vrai. Les deux groupes fréquentent les mêmes écoles, les mêmes cafés, les mêmes chemins, partagent des espoirs, rêvent d’un avenir meilleur, mais s’ignorent, se croisent sans se rencontrer. Si les ethnies, tutsie et hutue, sont désormais officiellement gommées, chacun sait d’où il vient. «Les jeunes Hutus et Tutsis expriment des interrogations différentes sur l’histoire, ils montrent des préoccupations incomparables. Ils ne sont pas rongés de la même façon, ils n’emploient pas les mêmes mots. Les jeunes Hutus, ils se passeraient bien d’en parler, s’ils le pouvaient», dit un professeur, rescapé lui aussi.

Tous ou presque parlent de Dieu. Ils sont chrétiens fervents. Il faut dire que les prédicateurs ont investi, après le génocide, ces terres catholiques avec succès, convertissant les «fidèles minés par le doute», explique l’auteur. Immaculée, seize ans, fille de rescapés, a son idée sur la question: «Au fond, beaucoup de jeunes des deux ethnies dissimulent un désir de vengeance. C’est pourquoi tant de jeunes Rwandais se montrent croyants. Ils se confient à Dieu pour alléger des chagrins, pour ne pas trébucher.»

La vie, luxuriante

«On a gâché leur insouciance, dit Consolée, une mère hutue en parlant des enfants du Rwanda. Au fond, la bienheureuse enfance n’a pas voulu d’eux.» Il y a une tendresse, malgré l’horreur des récits enfouis, qui resurgissent; il y a une tendresse qui sourd du livre de Jean Hatzfeld. Etrangement, le détail des faits, la vie de chacun, les récits précis apaisent quelque chose chez le lecteur, comme si, approché dans ses détails, le drame devenait pensable, concret tandis que, dans sa totalité, il demeure intouchable, inconcevable. Et pourtant, nulle bête, nul monstre dans cette histoire. Mais bien des hommes face à face, dans leur lâcheté, leur violence, leur aveuglement, mais aussi rarement mais comme des perles, leur courage et leur humanité.

Le paysage aussi, auquel s’attache l’écrivain, la vie de tous les jours qu’il glisse entre les récits des témoins, parlent autrement du pays meurtri. Une végétation luxuriante, des bêtes vivantes, des parcelles cultivées, quelques fêtes, de la danse, des marchés foisonnants… Malgré les difficultés, les dissimulations, la haine, la vie est là, têtue.