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Jean Hatzfeld: «J’ai voulu écrire sur la beauté du geste sportif»

L’écrivain et journaliste Jean Hatzfeld retrace la gloire et la chute de quatre champions magnifiques dans «Deux mètres dix», roman lumineux hanté par la guerre froide. Paroles d’un baroudeur qui est souvent revenu de l’enfer

«Un bon journaliste ne pense pas…» Dans le salon des Editions Gallimard, sur son canapé blanc, Jean Hatzfeld lâche ça avec une espièglerie d’elfe. «Il n’anticipe pas les événements, il observe, il écoute.»

A 70 ans, l’écrivain journaliste est toujours ce messager aux aguets, porté par cette passion: soulever le voile, la boule au ventre parfois, remplir ses carnets, témoigner de l’innommable. Au Rwanda, il a rencontré les survivants tutsis et leur a donné la parole dans le bouleversant Nu de la vie. Dans la foulée, il a pénétré dans le cercle des bourreaux – Une saison de machettes. C’était au début des années 2000. Depuis, il revient sans cesse à ces collines africaines, qui lui rappellent Le Chambon-sur-Lignon, son village natal haut perché où se sont réfugiés tant de juifs persécutés.

Olympe frelaté

Est-ce pour échapper à cette Afrique blessée? Ou une respiration, comme il le suggère sur le divan? Dans Deux mètres dix, son nouveau roman, il met en scène une Olympe où tout paraît frelaté, sauf la capacité de résistance de quatre athlètes magnifiques, deux sauteuses en hauteur, deux haltérophiles. Ces héros, Sue, l’Américaine carbonisée par les drogues, Tatyana, la Kirghize ailée, Randy, le colosse du Missouri, Chabdan, l’enfant rebelle du Kirghizistan, l’auteur aurait pu les croiser. Dans une première vie, il a été reporter sportif.

Cette jeunesse, vous l’imaginez un instant. Des yeux bleus qui aspirent tout, une maigreur de pâtre, une impatience quand vient l’heure du récit, une Remington à la Hemingway. C’était à la fin des années 1970 et le monde était fracturé, deux blocs saignants. L’URSS de Brejnev envahissait l’Afghanistan et l’Amérique de Jimmy Carter boycottait les Jeux de Moscou.

Jean Hatzfeld était à lui tout seul la rubrique sportive de Libération, dans la salle de presse du stade olympique moscovite. C’est cet été-là qu’il aurait pu rencontrer Chabdan et les autres. Sauf que ces figures sont inventées. Elles viennent de nuées intimes, d’une attention presque atavique aux blessures de ses semblables, à leur endurance malgré les coups à répétition. Deux mètres dix est le roman d’une humanité que les idéologies intoxiquent, mais que la hauteur sauve. Au-dessus de la barre, il y a une grâce, elle nimbe tout le récit.

Le Temps: Vous avez écrit sur la guerre, et là, c’est une autre forme de guerre, sportive, que vous mettez en scène. Pourquoi?

Jean Hatzfeld: J’ai vécu la guerre froide aux Jeux de Moscou et c’était comme un baptême. J’ai découvert un monde, des haines qu’on n’imaginait pas au sein du bloc communiste. J’ai vu un stade se vider parce qu’il y avait une équipe est-allemande qui jouait, le bras d’honneur au public d’un sauteur polonais. J’étais fasciné par tout ce que je voyais. Cette mémoire était en sommeil. Et puis ça m’est revenu.

Avec quelle idée?

J’avais été frappé par ces athlètes qui se frôlaient, s’épiaient, sans pouvoir s’approcher, parce qu’ils n’étaient pas du même bord. Et puis j’étais émerveillé par le saut en hauteur, pour son élégance, et par l’haltérophilie, pour cet alliage de puissance et de vulnérabilité. Il fallait voir ces colosses qui avançaient, une serviette sur les yeux, vers la barre, afin de l’affronter au dernier moment. J’ai eu envie de raconter l’histoire de deux sauteuses, l’une américaine, l’autre soviétique mais d’origine kirghize. Je me suis rendu au Kirghizistan, une découverte totale, et là, ça a été l’éblouissement: la capitale Bichkek, ses parcs, son architecture stalinienne; les montagnes, surtout, où il y avait tout ce que j’aime: les yourtes, les chamans et leurs rites, la gentillesse des gens. J’avais mon décor, ma matière, Tatyana et Chabdan.

Pourquoi cette passion du sport?

Il ne m’aurait pas autant passionné si je n’avais pas écrit dessus. C’est un monde romanesque, qui a son langage, ses héros, ses mythes. A Libération, dans les années 1970, le sport était considéré comme le pire produit du capitalisme. J’aimais introduire le lecteur dans ce cercle qui sentait le soufre.

Vos portraits d’athlètes en pleine action sont un bonheur d’écriture. On vous soupçonne d’avoir écrit ce livre pour la beauté du geste…

L’haltérophilie et le saut ne sont pas épiques comme la boxe ou le marathon. Mais j’avais envie d’écrire un hymne à la beauté de la gestuelle sportive, avec le défi de mettre en parallèle des sauteuses en hauteur et des haltérophiles. Rien de commun entre eux, sauf la barre.

Chabdan, ce titan qui se fait l’ambassadeur du peuple kirghiz et le paie de sa liberté, est un héros à la Joseph Kessel. D’où sort cette figure?

Je voulais rendre hommage à l’écrivain russe Varlam Chalamov, cet homme qui a décrit les camps de la Kolyma. Comme ses héros, Chabdan est un valeureux qui se bat et ne désespère pas de l’humanité. Je me sens proche de lui.

Vous avez été grièvement blessé à Sarajevo en 1992. Vous vous mettez à écrire alors des romans. Pourquoi?

Si je n’avais pas été hospitalisé, je n’aurais pas osé le roman. Je n’étais pas fait pour ça, pas doué, vraiment pas. Mais j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur des choses qu’on ne peut pas raconter dans un journal: l’ennui de la guerre, ces heures creuses qui n’en finissent pas. Aujourd’hui, le roman est une respiration entre deux livres sur le Rwanda. Parce que ce travail sur la mémoire rwandaise est très dur.

Le Rwanda, c’est venu comment?

J’y ai débarqué en septembre 1994, après le génocide. J’ai eu le sentiment qu’on s’était tous planté, qu’on n’avait pas vu ces milliers de rescapés tutsis, ces êtres détruits qui n’en revenaient pas d’être toujours là. J’avais lu Charlotte Delbo et Primo Levi, leurs récits de l’horreur des camps nazis. J’avais en tête ce qu’ils disaient sur le silence des survivants, les mots qui ne viennent pas, la peur de ne pas être entendu. Ce sont eux qui m’ont accompagné quand je suis allé à la rencontre de ces femmes et de ces hommes mutiques.

Quel a été votre travail alors?

J’ai passé des mois à écouter chacun d’eux, il fallait prendre le temps du silence, le temps pour que remontent les mots, cette langue métaphorique, ce français métissé aux tournures parfois anciennes. Ces enregistrements formaient un trésor, de quoi faire vingt livres. Mais l’enjeu était d’en écrire un: il y avait quatorze personnages, il a fallu faire un travail de montage pour constituer une histoire. C’est ce que j’appelle la résonance.

On pense au travail de Claude Lanzmann et à son film «Shoah»…

J’ai plutôt pensé à Delbo, Levi et à Des hommes ordinaires de Christopher R. Browning, cette enquête sur ce bataillon de réservistes allemands pas nazis au départ qui ont assassiné quelque 1500 juifs.

A 16 ans, vous imaginiez-vous devenir écrivain?

J’écrivais tout le temps, des poèmes, des lettres à mes amoureuses, mais de là à en vivre, c’était inconcevable. J’étais un gamin compliqué, dans un milieu cultivé où on lisait beaucoup. Mon père était prof de philo. Quand j’ai quitté mon village pour Paris, j’ai travaillé à l’usine tout en passant beaucoup de temps à la Cinémathèque. Libération s’est créé. J’y suis entré et j’ai réussi à convaincre Serge July qu’on pouvait y parler de sport. Par la suite, j’ai réussi à débaucher notre critique cinéma, Serge Daney, pour qu’il écrive sur le tennis.

Quel est le livre que vous offrez aux êtres que vous aimez?

J’ai beaucoup offert Le bruit et la fureur de William Faulkner, parce qu’il me résiste, parce que sa construction me fascine. Et puis aussi Vie et destin de Vassili Grossman ainsi que ses Carnets de guerre tellement beaux, tellement humains. Il faut les lire avec les notes de l’historien Antony Beevor. Vie et destin paraît encore plus grand.


Jean Hatzfeld, «Deux mètres dix», Gallimard, 208 p.

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