THéâTRE

Jean Jaurès ressuscité et célébré

A Genève, Dominique Ziegler retrace la vie de l’homme politique. Edifiant, le spectacle manque de mordant

Comme un grand livre d’images dont on tournerait une à une les pages. Une biographie linéaire et sage. Loin du ton irrévérencieux et secoué qu’il avait employé pour retracer le destin de Jean-Jacques Rousseau, Dominique Ziegler a pris sa plus belle plume d’écolier pour ressusciter la figure de Jean Jaurès. On sent l’affection qui le lie au sujet. En 80 saynètes, l’auteur et metteur en scène peint chaque étape de la vie du grand orateur, depuis ses débuts brillants d’étudiant jusqu’à son assassinat le 31 juillet 1914.

Un constat, d’emblée. Comme Ziegler l’avait dit en conférence de presse du Théâtre Le Poche, «Jaurès est l’inconnu le plus célèbre de France». D’où, de la part de l’auteur, un besoin de réparation, une envie de transmettre simplement mais sûrement le trajet de philosophe et homme politique éclairé qui jamais ne soumit son souci du bien-être humain au calcul carriériste et aux petits arrangements mesquins.

De ce point de vue, le pari est réussi. Car, depuis son Tarn natal qui le destinait à un avenir modeste, jusqu’à ce café de Paris où il est assassiné pour avoir défendu avec trop d’acharnement sa position pacifiste à la veille de la Première Guerre mondiale, Jean Jaurès est retracé dans toutes ses évolutions – de la philosophie à la politique, de la politique au journalisme – avec un pragmatisme qui rend l’affaire agréable et limpide.

Le principe? L’omniprésence sur scène du héros et toutes les figures, quelques femmes, beaucoup d’hommes, célèbres ou non, qui l’ont assisté dans son combat ou contré dans ses opinions. Soit Frédéric Polier qui compose un Jaurès plus touchant que brillant et cinq comédiens alertes (Jean-Alexandre Blanchet, Caroline Cons, Olivier Lafrance, Céline Nidegger et Julien Tsongas) qui incarnent chacun jusqu’à 11 personnages, de l’épouse au diplomate, du député au mineur, de Léon Blum à Félix Faure.

Et tous, unis et zélés, de restituer les étapes clés. Comment le jeune agrégé de philosophie est repéré et plébiscité par le clan républicain. Son bon sens et ses lettres, son art oratoire surtout, en font un rempart solide contre les socialistes considérés comme des enragés, voire des hors-la-loi. Jaurès est élu à l’Assemblée nationale en 1885, en soutien de Jules Ferry. Mais bientôt, face notamment à la répression qui s’exerce contre les mineurs désireux de prendre part au débat public, Jaurès trouve sa vraie voie, le socialisme d’Etat qui le mènera à la fondation du Parti socialiste français en 1902. Sous ces couleurs, il sera député à la Chambre et défendra avec acharnement le milieu ouvrier, l’école pour tous et le pacifisme.

Un tableau qui frise la sainteté. A peine entaché par un manque de jugeote dans l’affaire Dreyfus, un caractère emporté qui le pousse au duel et un excès de gourmandise. De petits péchés par rapport à la grandeur de sa vision politique. Mais, pour avoir vérifié auprès des spécialistes, ce portrait élogieux de celui qui croyait en Dieu et non dans la religion, est fidèle à la réalité.

C’est plus sur le plan théâtral que le traitement manque de mordant. Par désir de clarté et d’efficacité, Dominique Ziegler réduit les saynètes à l’énoncé des éléments signifiants. Adieu mystère et humour. Bonjour, dialogues édifiants. Le souci du sens remplace le plaisir des sens et le théâtre est orphelin de sa part implicite, de ses langages de plateau. Ziegler fait ici du théâtre comme on faisait de la télé à ses débuts: il utilise la scène comme un moyen et oublie qu’elle est aussi une fin. Cela dit, Jaurès aurait sans doute aimé cette inféodation de la manière au fond.

Pourquoi ont-ils tué Jean Jaurès?, Théâtre Le Poche, Genève, jusqu’au 3 février. Tél. 022 310 37 59, www.lepoche.ch

Par souci d’efficacité, le metteur en scène utilise le théâtre comme un moyen et non comme une fin

Par souci d’efficacité, Ziegler utilise la scène comme un moyen et oublie qu’elle est aussi une fin.

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