Lyrique

Jean Liermier: «La manipulation dans «Così fan tutte» est identique à celle d’une téléréalité»

Avec l’opéra de Mozart, le metteur en scène retrouve son amour de la musicalité du texte. Il propose à Lausanne une lecture originale de «Così fan tutte»

Qu’est-ce qui fait sortir Jean Liermier de son Théâtre de Carouge en pleine ébullition de saison hors les murs? Un projet de mise en scène. Pourquoi pas dans le cadre de sa programmation carougeoise? Parce qu’il s’agit d’un opéra, et que d’une fosse, son théâtre n’en dispose pas. C’est ainsi qu’on retrouve de temps en temps l’intrépide homme de plateau sur des scènes lyriques.

Pour sa sixième expérience opératique, le voilà qui revient à Lausanne avec un Così fan tutte tout neuf, après un détour par la comédie musicale My fair Lady en 2015. Son retour au répertoire mozartien est d’autant plus attendu qu’il fit ses premières armes lyriques avec La flûte enchantée. C’était en 2003 à Marseille, où Renée Auphan l’avait invité.

Mozart de nouveau aujourd’hui, donc. Peut-être parce qu’aucun compositeur ne correspond mieux à la nature profonde de notre fou de théâtre. Jean Liermier rythme les textes, chante les mots, met le drame en joie, allège le poids de l’humaine condition et libère les corps. Mozart ne fait rien d’autre. Une vitalité commune les relie. Mais aussi des sujets, et une façon de les traiter.

Le Temps: Comment avez-vous envisagé «Così»?

Jean Liermier: On me l’avait proposé à deux reprises, mais j’avais refusé. On peut trouver ça prétentieux de ma part. Mais pour moi, un projet ne peut naître que d’une rencontre, d’un moment, d’une adéquation. A l’époque, je ne savais pas par quel bout prendre Così. Ce n’était pas mûr. J’y ai réfléchi longtemps sans succès. Et un jour, j’ai eu l’idée. Ça ne pouvait être que celle-là, sinon je ne pouvais pas le faire.

Le ressort de Da Ponte et Mozart est similaire à celui qui anime ces divertissements télévisuels

Jean Liermier

C’est-à-dire?

A la vue de trois téléréalités, des parallèles évidents m’ont frappé. D’abord le Truman Show, avec ce héros qui ne sait pas que sa vie est une pure fiction, enregistrée dans un studio depuis sa naissance et suivie par des millions de téléspectateurs. Puis un épisode de Mon incroyable fiancé où un couple reçoit 100 000 euros s’il arrive à faire croire aux parents de la jeune femme qu’elle va épouser un type, qui se révèle affreux. Or celle-ci ne sait pas que son promis est un acteur. Elle s’effondre en apprenant la tromperie. Et enfin, L'île de la tentation où on se demande pourquoi et comment des gens acceptent une telle mise en péril du couple. Così fonctionne sur le même principe du jeu et du mensonge. La violence de la manipulation est identique. Il y a quelque chose de méphistophélique dans le pari d’Alfonso.

Ne pensez-vous pas aller un peu loin?

Je n’invente pas d’autres rapports que ceux qui sont décrits et je ne rajoute pas de pattes au serpent. Le ressort de Da Ponte et Mozart est similaire à celui qui anime ces divertissements télévisuels. Une histoire de trahison consentie et de mecs d’un côté. Une affaire d’effondrement et de vengeance de l’autre. Avec une part de surprise: l’imprévisibilité des sentiments. Certains vont jusqu’au bout du défi. J’ajoute quelques éléments de tension pour resserrer le drame, mais tout fonctionne parfaitement. Et le plus fou est qu’à la fin, les êtres se reprennent. Tout cela dans une incroyable rapidité et confusion des sentiments.

Dans quelle lignée théâtrale inscrivez-vous «Così»?

Evidemment Marivaux et son Jeu de l’amour et du hasard. A l’opéra en général, il faut de toute façon un texte fort pour supporter la musique. Parce que c’est elle qui est l’action. Elle donne le ton. Elle dit le cœur qui bat, l’émotion, le désir, la colère ou la haine avant que les mots ne soient proférés.

Vous préférez travailler des opéras qui se basent sur des livrets d’auteurs?

Je me sens plus à l’aise avec une œuvre qui me parle. Pour Le Nozze di Figaro, par exemple, j’avais joué avant dans la pièce de Beaumarchais. Je m’y sentais chez moi naturellement, même si on me disait que ce n’était pas la même chose et que ce n’était pas politique. Je suis persuadé du contraire.

Je suis d’abord venu à la musique par ma mère qui nous emmenait au Grand Théâtre aux initiations pour les enfants. Babar, Pierre et le loup, Piccolo et Saxo m’ont notamment enchanté

Jean Liermier

Quels sont les opéras dont vous rêvez?

Don Giovanni, évidemment pour compléter la trilogie Da Ponte, avec Tirso di Molina et Molière en filigrane. Pelléas et Mélisande de Debussy, pour la langue et l’esprit de Maeterlinck, qui me bouleverse particulièrement dans sa pièce Intérieur. Il y aussi Le nain de Zemlinsky, parce que la nouvelle de Wilde est sublime. Et encore La bohème de Puccini, parce que j’adore cette œuvre… Mais tout reste affaire de rencontre.

Quel rapport entretenez-vous avec la musique?

J’y suis d’abord venu par ma mère qui nous emmenait au Grand Théâtre aux initiations pour les enfants. Babar, Pierre et le loup, Piccolo et Saxo m’ont notamment enchanté. Nous avions un piano à la maison et, si je n’en ai jamais joué, je passais des heures à me raconter des histoires en faisant des sons dans tous les sens. Plus tard, Werner Strub m’a emmené écouter Teresa Stich-Randall et j’ai découvert l’opéra grâce lui, qui y sanglotait comme un enfant.

Comment préparez-vous un opéra?

Je l’écoute d’abord beaucoup. Si possible plusieurs versions. Puis j’en cible une particulière pour pouvoir me concentrer mieux sur le texte et le jeu, l’équilibre et la relation entre le chant, les mots et les corps. Pour Così, je reste sur l’interprétation de Neville Marriner.

Pourquoi?

Parce que j’adore sa façon de faire avancer la musique et les récitatifs. Sa direction est parlante, vivante, joyeuse, dans des tempi et des rythmes palpitants.

Quelles sont vos œuvres musicales de chevet?

Les lieder de Schubert. Ils incluent tout. Sur mon portable, ce que j’écoute le plus souvent ce sont les deuxièmes Sonate et Partita de Bach par Arthur Grumiaux, le récital de Besançon de 1956 de Clara Haskil, et La Moldau de Smetana dirigée par Ferenc Fricsay à Berlin. Je ne m’en lasse pas car le DVD de la répétition est à pleurer.


«Così fan tutte», Opéra de Lausanne, les 28 et 31 octobre, 2, 4 et 7 novembre. Réservation au 021 315 40 40, www.opera-lausanne.ch

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