Spectacle

Jean Liermier: «Je voudrais que les gens aient faim de théâtre»

Construction d’un nouveau bâtiment, installation dans une structure provisoire dès novembre, affiche gourmande pourtant: le Théâtre de Carouge et son directeur inaugurent une ère électrique

Tout chambarder pour reverdir. Jean Liermier aborde sa dixième année à la tête du Théâtre de Carouge. Et le metteur en scène en tient les manettes comme au premier jour. Parce que la saison qui vient inaugurera cet automne une ère électrique dans l’histoire de l’institution. L’ancien bâtiment est sur le point d’être rasé: un îlot élégant, œuvre du bureau lausannois Pont 12, adapté aux exigences du public et des professionnels, verra le jour à sa place à la fin de 2020. Mais d’ici là, une baraque en bois de 540 places accueillera le spectateur, rue Baylon, à trois enjambées des tours de Carouge. Jean Liermier l’a appelée «La Cuisine», histoire d’en marquer l’hospitalité.

Une bonne cuisine est affaire de doigté et d’audace. L’affiche 2018-2019 en aura. L’acrobate-poète James Thierrée ouvrira les lieux en rejouant un Raoul qui en a étourdi plus d’un. Gilles Privat délaissera le nez de Cyrano – qui a fait la joie du public carougeois l’hiver passé – pour la rapière intransigeante d’Alceste, sous la direction d’Alain Françon, un maître de la nuance. Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier feront résonner à leur manière délicate Le journal d’Anne Frank. Omar Porras et sa bande d’ensorceleurs reviendront avec leur formidable Amour et Psyché.

Et l’aubergiste? Jean Liermier ne montera pas de pièce – il prépare un Così fan Tutte à l’Opéra de Lausanne. Il se consacrera à l’installation de sa «Cuisine».

Le Temps: Qu’est-ce au juste que cette «Cuisine»?

Jean Liermier: Nous avons soupesé les avantages de plusieurs formules, celle-ci nous a semblé la plus heureuse. J’ai repéré cette salle amovible à Annecy. Salvador Garcia, le directeur de Bonlieu scène nationale, l’avait fait installer dans les anciens haras de la ville pendant la restauration de son théâtre. Avec ses 540 sièges, son ouverture de scène de 14 mètres, «La Cuisine» sera plus grande que l’infrastructure actuelle.

Qui finance cette infrastructure?

C’est la Fondation du Théâtre de Carouge, qui l’a achetée pour 2 millions d’euros, structure et fauteuils compris, et qui la fera construire. Nous la revendrons pour à peu près le même prix quand nous prendrons possession de notre nouveau théâtre.

Ne risquez-vous pas de perdre une partie du public pendant cette phase de transition?

J’entends profiter de l’occasion pour l’élargir encore. En appelant ce lieu «La Cuisine», je cherche à attirer des gens qui peuvent avoir l’impression que le théâtre n’est pas fait pour eux. Nous miserons sur la convivialité, avec un restaurant contigu. Il n’est pas anodin de recevoir quelqu’un dans sa cuisine. Je voudrais que ce théâtre provisoire soit l’endroit de tous les sens et de tous les plaisirs.

Au printemps 2017, vous lanciez à travers Genève un camion-théâtre, avec un spectacle itinérant: deux courtes comédies, l’une de Feydeau, l’autre de Courteline, merveilleusement interprétées notamment par Brigitte Rosset. Est-ce que le voyage continue?

Oui, on a joué à Vernier, à Collonge-Bellerive, à Prangins, sur des places de village. Les communes paient et le public peut y assister gratuitement. A chaque fois, les gens viennent et restent après le spectacle pour boire un verre, discuter. On va poursuivre ces deux prochains mois dans les cantons de Vaud et de Genève.

Le Théâtre de Carouge est partie prenante de l’accueil d’«Une chambre en Inde», la fresque d’Ariane Mnouchkine qui se jouera, grâce à Omar Porras, un mois à Lausanne dès octobre. Pourquoi ne pas l’avoir accueilli vous-même?

J’en rêvais, mais Omar Porras a su réaliser notre rêve. Ariane Mnouchkine est à mes yeux la plus grande. Quand vous considérez son œuvre sur un demi-siècle, vous constatez qu’elle s’est renouvelée sans cesse, qu’elle s’inspire du théâtre japonais d’abord, qu’elle se ressource au contact d’Eschyle, qu’elle plonge dans Shakespeare, qu’elle s’imprègne de l’Inde. J’ai voulu que nous soyons coproducteurs de cet accueil et que nos abonnés puissent profiter de l’univers du Théâtre du Soleil, en bénéficiant d’un tarif préférentiel.

Vous ne signez pas de spectacle à Carouge la saison prochaine, après un beau «Cyrano de Bergerac» l’hiver passé. Pourquoi?

Pour me consacrer à notre chantier, à la programmation déjà de la saison prochaine, à celle aussi de la réouverture, que je prévois en janvier 2021. Le bâtiment devrait nous être livré en août 2020. Nous n’aurons pas trop de quatre mois pour nous l’approprier. Mon travail aujourd’hui est d’accompagner cette mue, de donner envie à la population de la vivre avec nous, à «La Cuisine» d’abord, avant les nouveaux murs. Je voudrais que les gens aient faim de théâtre.


Théâtre de Carouge

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