Verra-t-on un jour un nouveau bâtiment s'inscrire dans la cour du Musée d'art et d'histoire de Genève? C'est l'idée que Jean Nouvel est venu défendre mardi à Genève. Auprès de la presse, mais surtout de la Commission des monuments, de la nature et des sites (CMNS), organe cantonal qui préavise les autorisations de construire. Il s'est dit satisfait de sa rencontre avec ce parterre d'experts où sont notamment représentées les associations de protection du patrimoine, peu favorables à son projet.

Celui-ci, en collaboration avec les bureaux genevois Diserens Von Kaenel et Jucker MRH, avait été choisi en 2000, suite à un appel d'offres lancé par la Ville à cinq équipes d'architectes. Son concept: installer un cube de verre et de métal dans la cour intérieure, avec trois étages d'expositions, surmontés d'un vaste forum et enfin d'un restaurant surélevé. Le projet, sorti des tiroirs l'an dernier, fait l'objet d'une recherche de fonds privés. La Fondation pour l'agrandissement du musée annonce avoir trouvé 30 millions sur les 40 nécessaires.

Nous avons rencontré Jean Nouvel au musée, avec son associé genevois Fabrice Jucker, avant la séance de la CMNS.

Le Temps: Comment vous êtes-vous retrouvé dans cette expérience genevoise?

Jean Nouvel: Nous nous connaissions avec mes partenaires. J'avais déjà quelques expériences dans les musées et les projets culturels. Ils m'ont contacté, j'ai accepté.

- Votre proposition a été retenue puis le dossier a dormi plusieurs années. Comment vit-on cela?

- (Sourire). Pour moi, c'est évocateur de la Suisse. J'ai déjà vécu cela à Lucerne. J'avais gagné le concours pour le Centre culturel, mais ensuite, on a choisi de réaliser le premier projet helvétique, avant de revenir me chercher. A Genève, on s'était dit que la situation allait peut-être se décanter avec le temps, l'évolution des soutiens politiques.

- Et huit ans après, votre projet n'a pas changé?

- Non, même s'il s'agissait d'un avant-projet qu'il faut encore affiner. Les conditions n'ont pas changé non plus. Ce musée est toujours le plus beau bâtiment de style beaux-arts de la ville, il y a toujours ce charme incroyable lié aux collections et plus le temps passera plus on sera sensible à cela. Mais je crois aussi que le musée a besoin de bouger. Si on veut qu'une institution vive, il ne faut pas la laisser dans du formol. La ville, historiquement, n'est jamais qu'une succession de modernités, et les amoureux de vieilles pierres savent bien que les grands édifices sont souvent l'héritage d'interventions successives. Les usages changent et il est normal que, dans ce musée, on puisse utiliser la position stratégique que représente la cour pour que le bâtiment continue à vivre. Comme il est normal aussi qu'on puisse vouloir retrouver certaines de ses qualités de départ. Par exemple, en le mettant en relation avec l'extérieur, avec un espace d'accueil prévu dans le jardin en face du bâtiment, tout en transparence, comme la construction dans la cour. Mais aussi en profitant d'une vue qui est tout de même emblématique de la ville.

- Justement, la surélévation du restaurant fait grincer des dents les défenseurs du patrimoine qui viennent d'accepter un compromis en matière d'exhaussement.

- Jean Nouvel: C'est une surélévation presque elliptique. On n'agit qu'à l'intérieur de la couronne des toits. Le but est d'atteindre une certaine immatérialité. De près, on ne verra rien et, de loin, seulement une auréole au-dessus du musée. - Fabrice Jucker:Rue Charles-Galland, on sera dans le gabarit légal. Et sur les autres axes, la distance avec les bâtiments les plus proches est assez grande pour espérer une dérogation. - Jean Nouvel: C'est une strate de plus, c'est vrai, mais, pour moi, il y a quelque chose d'assez beau dans le rapport des époques. Comme le pavillon dans le parc, c'est une chose très légère, aérienne. Très théorique. Il n'y a pas de lutte. Ce qui est beau, c'est de garder une lumière qui descend dans le patio vers les étages intérieurs entièrement ouverts.

- Les opposants doutent de la pénétration de la lumière dans les étages de la cour.

- On garde un espace d'au moins 1,5 mètre entre les murs actuels et les parois transparentes de la nouvelle construction. La lumière pénétrera par ces puits. Ceux-ci ne seront obstrués que par les points d'ancrage, qui servent aussi de passerelles entre les bâtiments ancien et nouveau. Le bâtiment ancien sera mis en valeur par ces vastes étages transparents. Dans la partie supérieure, le forum, les baies vitrées atteindront même une quinzaine de mètres de haut.

- Etes-vous prêt à des compromis?

- On peut envisager des évolutions de programme mais ce musée, ou vous vous contentez de le restaurer, ou vous acceptez qu'il devienne un musée contemporain. Il doit avoir un impact. On peut aussi construire un bunker en dessous. C'est assez suisse comme concept, non? Mais je ne crois pas que cela fasse du sens. Le but, c'est plutôt d'enrichir la situation. Il n'y a pas que des qualités dans ce bâtiment même si c'est un patrimoine.

- Une demande de classement a justement été déposée.

- Nous n'avons pas besoin d'un classement pour dire que nous voulons remettre en valeur certains aspects, comme une muséographie de départ qui a disparu.

- Votre projet intègre l'ancienne muséographie, qui était importante pour l'architecte, Camoletti.

- C'est la base du projet. Retrouver le sens du musée par rapport à son origine. On ne fait pas de l'élevage de poussière mais on veut retrouver l'esprit de l'époque. Si quelque chose devait être classé, c'est peut-être effectivement ce rapport à un esprit du musée «beaux-arts» qui prendra d'autant plus de sel mis en contraste avec des salles contemporaines.