On inaugure ces prochains jours, en très grande pompe, le musée du Quai Branly, dévolu aux civilisations traditionnelles. Peut-on s'élever plus haut dans la stratosphère de la célébrité architecturale que le Français Jean Nouvel? Son avènement date de 1987 lorsque François Mitterrand inaugure l'un de ses «grands projets», l'Institut du monde arabe (IMA). Le monde entier découvre alors, avec fascination, le bâtiment high-tech, aux moucharabiehs électroniques, qui s'est glissé très naturellement dans le paysage des bords de Seine, ainsi que son architecte, Jean Nouvel. Grande et forte silhouette, tout de noir vêtue, la calvitie avancée, le regard précis sous un sourcil machiavélique, l'homme, déjà réputé pour sa volonté affirmée et ses coups de gueule, s'est déjà donné, à 42 ans, un profil de légende.

Posture, autorité, gloire: il a tout pour occuper la place laissée vacante par Le Corbusier en 1965. Il anime la scène et le débat architectural français et, en même temps qu'il bâtit pour le prestige présidentiel, fait figure de champion de la construction expérimentale et alternative. Achevé à Nîmes la même année que l'IMA, l'ensemble Némausus 1 coûte autant que les «barres» classiques mais offre des appartements beaucoup plus spacieux. Jean Nouvel économise sur les finitions et utilise des matériaux industriels pour démontrer que produire du logement social est aussi affaire d'état d'esprit. Mal compris des habitants qui restent soumis à un loyer élevé puisque défini au mètre carré, le résultat n'a pas cessé de faire l'objet de controverses.

Jusqu'ici, hormis quelques études et concours, l'architecte a travaillé essentiellement en France. Sa première réalisation à l'étranger surgit en Suisse, en 1990, très vite après l'IMA. Commence une histoire longue et intime qui passe par le Monolithe de Morat et le chocolat Cailler. «En Suisse, je me sens tout simplement compris. En résonance avec ceux à qui je soumets mes idées», affirme-t-il dans un entretien accordé au Temps lors de l'ouverture d'Expo.02 à laquelle il aura apporté une contribution majeure. Ici, cette vedette internationale, dont l'agence parisienne, les Ateliers Jean Nouvel (AJN), emploie 140 personnes et conduit 40 projets simultanés dans treize pays différents, fait partie des personnalités familières.

A-t-il beaucoup construit en Suisse? Il y a, en tout cas, beaucoup concouru. Dernièrement pour le Learning Center de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, précédemment pour la réaffectation des terrains de Sulzer à Winterthour, pour l'extension de l'aéroport de Zurich, pour le stade de Genève et aussi pour l'agrandissement de son Musée d'art et d'histoire, projet retenu mais suspendu. Nombre des grands dossiers de l'architecture suisse de ces dernières années auront été alimentés par ses réflexions et ses suggestions. A cette forte présence intellectuelle s'ajoutent les réalisations, moins nombreuses - quatre en tout - mais marquantes et significatives.

Les premiers pas helvétiques de Jean Nouvel se déroulent - faut-il s'en étonner? - dans l'univers horloger. Le commanditaire, Cartier, est français; Richemont, le groupe international auquel appartient cette société, a installé son siège en Suisse. Pour Cartier, l'architecte «recarrosse» en verre la façade de son usine à Villars-sur-Glâne. Intervention limitée mais voyante - elle fut âprement discutée par les Fribourgeois - qui fait du bâtiment une immense enseigne publicitaire miroitante, fortement visible depuis la route, reproduisant quarante fois, en caractères énormes, le logo de la marque. Cette réalisation ne figure pas parmi celles que Jean Nouvel revendique le plus. Pourtant, s'y manifestent clairement quelques-uns des traits propres à l'architecte: le goût de l'éclat, le travail sur le miroitement, le chatoiement, les transparences. Que l'on retrouve dans la tour Agbar achevée l'an dernier à Barcelone, aussi bien que dans les chocolats Cailler rhabillés à leur tour seize ans plus tard.

Entre Jean Nouvel et l'industrie du luxe, il se produit une rencontre en quelque sorte naturelle. Sortis de leur longue crise, les horlogers misent sur l'objet haut de gamme; image et design constituent leurs nouveaux outils de précision. Jusque dans leur lieu de production, leurs montres appellent un emballage séduisant plutôt que l'austère atelier d'autrefois. Le très médiatisé architecte de l'IMA possède l'aura et le brillant nécessaires. En 1993, tandis qu'il construit la Fondation Cartier d'art contemporain à Paris, il achève, pour la même maison, à Villeret, près de Saint-Imier, une usine longiligne, fondue dans le vallon, aussi discrète dans le paysage jurassien qu'était voyante la précédente. Mais la nuit, quelle métamorphose! Illuminé, le bloc de verre et de métal devient joyau serti dans la montagne. Spacieux et calme, le bâtiment, dont l'éclairage a été soigneusement étudié, offre un confort exceptionnel. C'est aussi ce que l'architecte retire de sa collaboration avec l'industrie du luxe, «des conditions de travail épanouissantes», déclarait-il à l'époque.

Désormais, l'ancien champion du logement social cherche moins à améliorer la ville qu'il ne rêve d'expériences architecturales inouïes. Il cherche dans les technologies nouvelles, dans les matériaux inédits comment repousser les limites du palpable jusqu'à glisser dans l'irréel. Il imagine la Tour sans fin qu'il ne construira pas; il pose une coupole sur l'Opéra de Lyon qu'il transforme, le soir, en lanterne. Mais dont la scénographie intérieure, très noire et tourmentée, irrite. De plus en plus noir lui-même, stylisé, inaccessible, impossible, dit-on. Jeux de la célébrité, utile mise à distance? Peut-être. Jean Nouvel s'est revêtu d'un costume d'étoile. Il se montre susceptible, sourcilleux, irritable. Epicentre de polémiques flamboyantes. L'entoure un halo de célébrité et de malveillance. On pointe ses budgets explosifs. Sans doute, l'architecte globalisé qu'il est devenu paie-t-il d'un prix élevé, en termes de privation de liberté, sa volonté de faire de chaque chantier un terrain de recherches personnelles. Après la disparition du Suisse Emmanuel Cattani, c'est son partenaire actuel, Michel Pélissié, président de sa société, qui exerce la responsabilité de direction des Ateliers.

Le concours du Centre de culture et de congrès de Lucerne s'est tenu en 1990; après un parcours politique agité, le bâtiment, achevé dix ans plus tard, constitue l'œuvre la plus imposante de Jean Nouvel en Suisse. Une réussite merveilleuse, affirment les mélomanes: vue magnifique sur la ville et le lac, prodigieuse acoustique des grande et petite salles de musique. Le luxueux The Hotel lucernois, transformé la même année par ses soins, a été, lui, diversement accueilli. Le soir, le bâtiment se regarde comme un film étrange; les chambres restent éclairées et, depuis la rue, par les fenêtres délibérément ouvertes, on entrevoit le plafond de chacune des pièces orné d'une scène de cinéma géante. L'hôte dort sous le regard des stars. «Gênant», éprouvent d'aucuns qui y reconnaissent une expérience de design hôtelier intéressante certes, mais pesante et noire.

Moins architecte que designer ou plasticien, a-t-on pu lire, çà et là, à propos de Jean Nouvel. A ces catégories réductrices, il oppose sa conception, beaucoup plus large, du métier: «Je préfère voir l'architecture comme la pétrification d'un moment de culture, comme le témoignage pérennisé des désirs, des centres d'intérêt de générations successives et tôt disparues...» Loin des canons du mouvement moderne, par ailleurs parfaitement incorporés, il défend une architecture de la subjectivité, du sensible, de l'intuition et aussi de la mémoire. S'y ajoute une réflexion sur le paysage de plus en plus présente dans ses travaux. Il y a de l'exceptionnel et de l'unique chez Jean Nouvel, de l'acrobatique aussi, où le bon goût ne tient qu'à un fil, mais ce fil ne cède pas. Ce qui induit séduction et irritation, deux faces d'une même médaille. Et explique la démolition hâtive du Monolithe autant que les regrets actuels.

Chacune de ses créations devient donc un événement et aussi un objet de discussion à perte de vue. Demain, à Paris, à propos du musée du Quai Branly; après-demain, c'est-à-dire en septembre prochain, à propos du siège central de la compagnie financière Richemont, sa cinquième réalisation helvétique et la première à Genève. En attendant les cinq petites gares de la ligne Cornavin - Eaux-Vives - Annemasse, voulues flexibles, modernes et lumineuses, prévues, elles, pour 2012. Et qui, présentées il y a tout juste un mois aux habitants des quartiers concernés, ont valu à l'architecte son plus récent chahut.