Chroniques

Jean Prod’hom ou l’art de cueillir «le bel aujourd’hui»

Jean Prod’hom tient un journal sur son blog lesmarges.net. Paraît aujourd’hui une sélection de ces notes égrenées au fil de ses marches dans la campagne vaudoise

En 2013, Jean Prod’hom publiait «Tessons» (D’autre part), évocations libres inspirées par sa collection de petits bouts de vaisselles, catelles et poteries usées par les eaux des mers, des fleuves et des ruisseaux. Ces motifs brisés, restes colorés de festins évaporés, l’écrivain les collecte sur les berges du Léman ou des îles grecques. Illustré par des photos de ces éclats passés au tamis du temps, le petit livre s’offrait comme un condensé d’étonnement sur le fait que tout passe.

Depuis plus de cinq ans, Jean Prod’hom égrène aussi les jours sur son blog, lesmarges.net, suivi par 15 000 visiteurs chaque mois. Les marges parce que le journal ne relate ni fracas, ni drames si ce n’est celui, tonitruant dans son silence, des vies qui s’écoulent. Les marges, parce que Jean Prod’hom écrit depuis les sentiers, depuis la campagne vaudoise, depuis la banalité des jours, fastes ou immobiles. Posté-là, il capte au vol, par éclats, un peu de la substance des jours. Goûts, couleurs, lumière, ciel et boue, pensées, souvenirs. Il faut bien ça pour offrir une réponse à la mort. Tel est le but susurré de ces tessons de mots. Tenter de retenir le fugace avant de céder la place. Cueillir l’éclat du «bel aujourd’hui» avant d’accepter l’inconcevable.

Claude Pahud des éditions Antipodes à Lausanne a proposé de faire un livre de ces billets numériques. Jean Prod’hom a accepté à condition «qu’un maître d’œuvre aux reins assez solides prenne l’initiative des travaux.» L’éditeur a donc sélectionné et rassemblé parmi la somme des écrits quotidiens. Et voilà «Marges», 69 billets et une post-face de François Bon, le tout illustré par des photographies de Jean Prod’hom.

On marche dans «Marges». Les paysages défilent, au rythme des pas. On a le temps de mâcher les mots, de les faire siens. Les noms de lieux, de rivières, de chemins, de lieux-dits vont et viennent au gré des circonvolutions: Prés-de-Vidy, cimetière du Bois-de-Vaux, Savigny, Moille-Margot, Mézières, château de Ropraz. Sur les hauts de Morges: Mollens, Berolle, Bière, Ballens… Les noms sont des repères, des fanions. Des témoins qui demeurent. Tout change autour d’eux. Les générations passent. Surgissent des souvenirs d’enfance, des réflexions sur la mission d’enseignant, profession de l’auteur, des cauchemars aussi. «En marchant sans but, on côtoie parfois, à deux pas, l’intérieur des choses dont on a l’impression soudain de partager le sort, sans y voir très clair, mais avec la certitude d’en être, grand visage tourné vers le ciel»

Au gré des joies face au dégel, face au soleil qui écarte d’un coup la grisaille «c’est l’éclaircie, on voit des choses qu’on n’aurait jamais crues, les malheurs du monde sont effacés, deux draps blancs faseyent sur l’étendage», c’est bien l’épaisseur du temps qui s’agrippe au travers des mots. Extirper l’éclat de la banalité des jours, noter ces moments où l’on se tient en marge pour s’éloigner «des pentes désespérées sur lesquelles on roule inconscient»: «Je ferme les yeux, il fait frais, je distingue pourtant les taches de lumière qui taquinent la vieille charpente. Immobile, éveillé comme jamais, je m’éprends, creuse une niche loin des arènes. Les cris des moineaux, fous de printemps, tiennent à deux mains l’assiette du jour, la vie est un don.» La lourdeur des «jours sans» n’est pas oubliée, ni le bal des fantômes qui viennent assiégé l’esprit la nuit venue, empêchant tout sommeil.

Farandole des jours, vent dans les nuages, arrachage des mauvaises herbes entre les tombes du petit cimetière: «Je tremble toutefois […] de ne pouvoir retenir le fugace, je tremble lorsque le chemin disparaît derrière la crête, je tremble de rien je tremble de tout, je suis sur la bonne voie, errant sur un chemin qui n’a ni commencement ni fin»

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