Mentor

Jean Prod’hom: «W. G. Sebald, un art de séjourner et de s’échapper»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jean Prod'hom a choisi l'auteur de «Les anneaux de Saturne»

Campagne déserte ce matin-là d’août 1992, l’homme boucle son petit sac à dos, la motrice diesel qui l’a déposé près du manoir de Somerleyton disparaît au loin. Il emprunte la passerelle qui franchit la voie ferrée et marche vers l’est, entre Norwich d’où il vient et Lowestoft où il va. C’est la première étape d’un périple qui le conduira jusqu’à la mer, puis à l’intérieur des terres jusqu’au cimetière de Ditchingham. L’homme vit à Poringland, dans la banlieue de Norwich où il enseigne; son épouse s’appelle Clara; il lui téléphonera d’un bar afin qu’elle vienne le chercher au terme de son voyage.

C’est à cet homme que j’ai immédiatement pensé lorsqu’on m’a invité à dire quelques mots d’un écrivain qui me nourrit. N’y a pas été étrangère non plus, je crois, ma traversée récente du Pays des Trois-Lacs, à l’occasion de laquelle j’ai été amené à restaurer les liens mystérieux qui unissent, dans la vie et dans l’écriture, deux instances qu’on a isolées pour les besoins de la théorie: l’auteur et le narrateur.

Les anneaux de Saturne, c’est en effet le récit d’un voyage que raconte W. G. Sebald, dont l’existence tend à se confondre avec celle du «je» à qui il prête sa voix. Et cette voix, dont l’écriture a dû se priver jadis pour que l’homme puisse prendre la mesure du monde, se remet soudain à résonner et à faire entendre celles qu’on avait oubliées. Même si les moulins n’agitent plus leurs bras dans le Suffolk, les morts et les vivants ne se sont pas tus; il suffit d’emboîter le pas de leurs ombres pour réveiller leur passé qui sommeille, dans un parc abandonné ou un cimetière, dans un musée poussiéreux, chez un ami ou dans un livre.

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J’avance, dit Sebald, comme un chien qui court dans un champ, il obéit à son flair. La façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible; mais invariablement il trouve ce qu’il cherche. Et les paysages, les choses et les récits que Sebald lève et recueille au cours de sa traversée, aussi peu familiers qu’insolites, il les circonscrit sans jamais les corseter, en usant de longues phrases sinueuses qui les bordent comme les haies vives d’un paysage de bocage, que troueraient des portails à claire-voie, par où le marcheur passe, le vent s’engouffre et les voix parviennent jusqu’à nous.

Le compagnonnage de Sebald avec les chiens ne s’arrête pas là, son écriture est parente de celle que ceux-ci tracent lorsqu’ils s’éloignent dans la neige, déportés, obliques, tendant une oreille du côté de ce qui les inquiète, l’autre en direction de ce qui les attend. Son écriture décroche, fait des écarts et découvre de nouveaux horizons; la phrase se libère de ses appuis, le paragraphe s’affranchit de ce qui précède, et c’est d’un coup tout un essaim qui se détache de la branche à laquelle il est accroché, et qui essaime avant de se défaire et déposer ses miettes au fond de notre mémoire.

La raison logique voudrait qu’à chaque pas on sache où l’on est et où l’on va, qu’on ne franchisse pas sans justification solide les barres étanches des différents moments de la dérivation, qu’on fasse un usage soigneux des parenthèses et des subordinations, comme en logique, un usage réglé de l’introduction et de l’élimination de ce dont la démonstration a besoin.

Sebald subvertit ces usages qu’il connaît bien, en rendant poreux les passages, en brouillant le parenthésage, en fragilisant le décompte du temps. Il est ainsi impossible de faire celui des jours et des nuits que dure son voyage dans le Suffolk, ou d’établir une chronologie d’Austerlitz: un chapitre n’équivaut pas un jour, le marcheur se réveille au milieu d’un paragraphe et des siècles se glissent entre deux soupirs.

Non pas que le brouillage soit une fin, mais parce que le temps – qui est la grande affaire – ne se réduit pas à un fil tendu entre le passé et l’avenir: le temps des sycomores n’est pas celui des éphémères, au livre de retenir les temps qui coexistent dans l’étendue, où le passé se replie sur le présent. Tout ne s’y plie pas, quelque chose fuit, on dirait l’avenir.

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Sebald aura longtemps vécu sans éprouver le besoin d’écrire. Il s’avise pourtant, la quarantaine venue, qu’il est temps d’échapper à la noria des peines, de descendre du carrousel auquel nos vies nous astreignent et de prendre le large. Non pas dans l’intention d’abandonner la partie mais pour en prendre la mesure avant qu’il ne soit trop tard. Et il s’y engage avec la fraîcheur de ceux que l’écriture n’a pas brûlés, en suivant une courbe au rayon si ample qu’il se rapproche de chez lui tout autant qu’il s’en exile. Sebald dira plus tard qu’il ne s’est jamais senti aussi libre, malgré la paralysie qui le saisit devant les traces de la destruction.

Quatre livres en un peu plus de dix ans, petite silhouette égarée dans la campagne dévastée, étoile filante, lunettes rondes, cheveux blancs, voix grave et généreuse, sourire un peu canaille. Sur l’épitaphe de la tombe contre laquelle Sebald s’adosse au terme de son périple, tout près de celle où lui-même reposera dix ans plus tard, on peut lire:

Sa vie reflétait une paix vertueuse

Sa modestie, l’élégance discrète

de son esprit et de ses manières,

sa sincérité et sa bienveillance

fortifiaient l’estime, réconciliaient les cœurs,

inspiraient confiance et laissaient rayonner la joie.

(traduction de Frédéric Rauss)

*

Il existe depuis que le temps des révolutions a pâli une mélancolie heureuse, un bonheur à s’écarter des foules pour recueillir sur les chemins délaissés les échos de la vie qui s’en va. Et lorsque la lumière du soir, confie Alec Garrard au narrateur des Anneaux de Saturne, tombe à l’oblique, éclaire et étend ses ombres sur ce qui semble bien n’être qu’un savant et interminable bricolage, il arrive parfois que tout semble achevé.

W. G. Sebald a évoqué quelque part – mais où? et est-ce bien lui? – une volière qui répandait sur la propriété au milieu de laquelle elle rayonnait un air de paradis. Le préposé à son entretien commit un jour l’irréparable, il oublia de fermer la porte si bien que les oiseaux prirent dès l’aube la clé des champs. On les retrouva au matin voleter dans les branches des saules, se percher sur les fils des clôtures, s’ébrouer dans les flaques. Oiseaux des îles et oiseaux-lyres, ils semblaient aussi peu décidés à s’éloigner davantage qu’à réintégrer leur prison.

Leur demi-sauvagerie est la nôtre; comme eux nous voudrions faire coexister deux rêves, celui d’un séjour indéfiniment prolongé sur terre et celui d’une évasion continuée.


Profil

Jean Prod’hom écrit à l’enseigne du blog Lesmarges.net depuis 2008. Il est l’auteur de «Tessons», «Les marges» et «Novembre». Il vit au Riau dans le Jorat.

1955 Naissance à Lausanne.


…-2017 Enseignant au gymnase au Mont-sur-Lausanne.


2008 Lancement du blog Lesmarges.net.


2014 «Tessons» (D’autre part).


2015 «Les marges» (Antipodes).


2018 «Novembre» (D’autre part).

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