Photographie

Jean Revillard, mort d’un éclaireur

Le photographe genevois est décédé cette fin de semaine à l’âge de 51 ans. A coups de flashs, il avait créé un style, marque de l’agence Rezo

Certains de ses proches veulent y voir une consolation; c’est en forêt et un appareil photographique à la main que Jean Revillard est décédé. Le Genevois travaillait à un projet personnel en Bretagne lorsqu’il a été victime d’une crise cardiaque. Il avait 51 ans. «La forêt, c’était comme un temple pour lui, un camp de base. C’est là qu’il trouvait son inspiration. Tous ses derniers travaux tournent autour», estime Christophe Chammartin, collègue depuis près de vingt ans au sein de l’agence Rezo. Et de citer la magnifique série de Jean Revillard sur les personnes électro-sensibles et recluses, son portrait de Sarah, prostituée des bois italiens, ou son reportage dans la «jungle de Calais».

Depuis trois décennies, Revillard racontait le monde et ses soubresauts avec un regard à la fois personnel et efficace. En Suisse romande, il fut le premier à marier l’esthétique de la publicité et de la mode au photojournalisme, coup de projecteur littéral sur les misères du globe et ses fantômes. «Jean était résolument un homme de presse, mais il tenait à donner un autre regard, un regard décalé. Il a inventé son style, ce coup de flash intense, punchy, à son image», note Nicolas Righetti, camarade depuis trente-cinq ans.

Nombreux prix

Un style qui lui a valu de nombreux prix, dont plusieurs World Press Photo. Pour ses photographies à l’esthétique travaillée traitant notamment des réfugiés, on lui a parfois reproché d’esthétiser le pire. En 2015, à l’occasion d’une énième controverse sur le World Press Photo, il confiait au Temps: «On peut modifier la lumière, le contraste sans changer profondément l’image. On m’a reproché d’avoir utilisé le flash dans mon travail sur les cabanes de Calais, d’avoir esthétisé la misère. Je suis d’accord pour l’éthique, mais pas pour la morale. La limite, pour moi, c’est le tampon. On n’enlève ni n’ajoute rien.»

Ce style fit les beaux jours de Dimanche.ch ou de L’Hebdo, mais surtout de l’agence Rezo fondée en 2001. Là, aux côtés de Jean Revillard, se sont formés une génération de photographes talentueux, tels François Wavre, Niels Ackermann ou Dom Smaz. La première agence en ligne de photographies, basée sur différentes archives, a révolutionné l’univers de la presse romande et a permis à de nombreux reporters de vivre de leur travail.

«Il savait enthousiasmer»

«C’étaient nos heures de gloire, se souvient Christophe Chammartin. Jean foisonnait d’idées et de projets et avait l’énergie de les concrétiser. Il savait s’enthousiasmer et enthousiasmer les autres à sa suite. Il avait une force de vie incroyable et cela rend son décès d’autant plus difficile à intégrer.» Nicolas Righetti salue également le leader. «C’était un explorateur et un meneur. La première fois que je l’ai vu, c’était à l’Ecole Moser en 1983. Le prof a demandé qui voulait être chef de classe et une seule main s’est levée, celle de Jean! Il a toujours eu ce tempérament d’éclaireur.» Spéléologue à ses heures, navigateur, reporter en Roumanie après la chute du couple maudit Ceausescu, à Berlin la nuit où le Mur est tombé…

Le déclin des commandes de presse ces dernières années et le départ d’une partie de son équipe pour former le collectif Lundi13 l’ont poussé vers de nouveaux projets: Jean Revillard s’est notamment formé à la photographie par drones, lui qui avait documenté le périple de Solar Impulse autour du monde.

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