carnet noir

Jean Ricardou, au fil des plages

L'écrivain et théoricien du Nouveau Roman est décédé à Cannes à l'âge de 84 ans. L'hommage de l'écrivain Marc Avelot

Je ne sais pas s’il existe de « belle mort » mais il y a des morts exemplaires. Celle de Jean Ricardou – disparu samedi à 84 ans alors qu’il venait d’effectuer une plongée dans la baie de Cannes – l’est assurément.

Elle témoigne que le cœur est bien la seule chose qui pouvait lâcher chez cet homme qui n’a par ailleurs jamais cédé sur son désir. Un irréductible et dévorant désir d’écriture telle une passion pour la matière. Car sa conviction la plus chevillée est que la matière en tout cas commande. Le marbre fait le sculpteur, les couleurs le peintre et les mots l’écrivain. Ce qui, dès lors, menace perpétuellement l’écriture et qu’il faut déjouer, c’est tout ce qui peut en occulter la matière. C’est parce qu’il lit cette exigence dans un Nouveau Roman où il ne s’agit plus, comme il le dit si bien, «de l’écriture d’une aventure mais de l’aventure d’une écriture» qu’il en rejoint les pionniers et intègre les éditions de Minuit. Il y publie en 1961 L’observatoire de Cannes puis, en 1965, La prise de Constantinople qui obtient le Prix Fénéon.

«Ecrivains, encore un effort»

Si, avec des recueils comme Problèmes du Nouveau Roman, en 1967, ou son palinodique Nouveaux problèmes du Roman, en 1978, il devient rapidement le plus grand penseur de ce matérialisme textuel, ce n’est pas parce qu’il a «un goût un peu fou de la théorie pour la théorie», comme l’écrira légèrement l’Encyclopedia Universalis, mais parce que penser exactement ce que l’on fait permet de mieux le faire, d’aller plus loin, d’innover. «Ecrivains, encore un effort» semble-t-il dire à ses contemporains comme aux auteurs du passé qu’il a le salutaire culot d’oser améliorer parfois.

A ce jeu-là, on ne se fait pas que des amis. Aussi bien, quand être moderne cessa d’être à la mode, n’y eut-il plus bientôt qu’un groupe de résolus pour le suivre au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, ce château normand où s’était épanoui la modernité. C’est là, à partir des années 1980, que s’élabora patiemment la Textique, une discipline qui se donne pour ambition de rendre compte exhaustivement de toutes les structures dont peut relever un écrit, quel qu’il soit.

La grande affaire de sa vie

La production de cette théorie unifiante, qui se développe sur plusieurs milliers de pages aujourd’hui, aura finalement été la grande affaire de sa vie. Une allure un peu absconse, une débauche de néologismes aussi rébarbatifs que des chaines chimiques peuvent interloquer et même irriter. Mais il n’y a là que rigueur, souci de la précision, une continuation intransigeante du mouvement amorcé par Jean Ricardou dans les années 1960 et dont le premier succès est d’avoir soustrait sa recherche exigeante aux aléas de la vogue et aux périls de la durée.

Au gré d’un séminaire annuel et grâce à la coopération continue du cercle ouvert de travail qu’il avait institué, nous fumes quelques-uns à lentement pénétrer la «très ancienne et très vague mais jalouse pratique» qu’est, selon Mallarmé, l’écriture. Nous allions nous retrouver dans quelques jours pour poursuivre, toujours et encore. Mais Jean Ricardou est allé poser ses lignes avant de reposer sur une langue de sable.


Marc Avelot est écrivain, directeur associé de la maison d'édition Les Impressions Nouvelles, qui fut le dernier éditeur de Jean Ricardou.

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