Jean Rondeau a été vendu par sa maison de disques comme un phénomène un peu punk, à la chevelure hirsute. Fausse image: son jeu se caractérise à la fois par une grande rigueur et une forme de liberté qu’autorisent les partitions d’une époque stylistique où l’interprète avait davantage de marge de manœuvre par rapport au texte musical. C’est ce qui fait aussi le charme de son dernier CD, Melancholy Grace, entre Renaissance italienne, flamande et anglaise.

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Né en 1991 à Paris, Jean Rondeau a appris le clavecin auprès de la regrettée Blandine Verlet. Il joue en solo aussi bien qu’en groupe, avec ses comparses de l’ensemble Nevermind et de l’ensemble Jupiter. Il forme également un duo avec le luthiste Thomas Dunford. En contrat chez Erato Warner, Jean Rondeau a sorti plusieurs albums consacrés à Bach, Rameau et Scarlatti. Le claveciniste est en résidence cette saison à La Chaux-de-Fonds – des concerts organisés par Frédéric Eggimann de l’association Perspectives Musiques – et à Genève. Une occasion de déployer toutes ses facettes.

Instrument d’un collectionneur neuchâtelois

Melancholy Grace a été enregistré en octobre 2020 au temple de Corcelles, dans le canton de Neuchâtel. Jean Rondeau y joue sur deux instruments, l’un ayant appartenu au psychanalyste neuchâtelois et collectionneur de clavecins historiques François Badoud, décédé en janvier 2020. Il s’agit d’un virginal italien de 1575, originaire de Florence, idéal pour la musique à la fois virtuose et dépouillée de Girolamo Frescobaldi, Gregorio Strozzi et autres auteurs du XVIIe siècle.

«La musique ne dépasse-t-elle pas le savoir?» écrit Jean Rondeau dans un texte très détaillé accompagnant son CD. Il interroge les habitudes d’écoute et met en perspective quatre siècles de musique, soulignant les parentés de tensions harmoniques – même si celles-ci ne sont pas les mêmes – et d’affect que génèrent des pièces aussi différentes que la Pavane Lachrimae de John Dowland, les premières notes de la Variation n° 25 des Variations Goldberg de Bach, Sit Down Stand Up de Radiohead ou My Way chanté par Nina Simone. Il suggère à quel point notre oreille a été formatée par le tempérament égal (procédé d’accordage qui divise la gamme en douze demi-tons égaux), alors qu’aux XVIe et XVIIe siècles, le tempérament inégal prévalait.

Clavecin de synthèse

Pour son récital à La Chaux-de-Fonds, Jean Rondeau jouera sur un clavecin unique, construit en 2007 par le facteur français Philippe Humeau (c’est l’autre instrument à clavier utilisé pour son CD). Il ne s’agit pas d’une copie, mais d’un grand clavecin de type italien construit comme une libre interprétation de plusieurs instruments anciens. La synthèse d’une vie en quelque sorte. Le séquoia utilisé pour la table d’harmonie donne à l’instrument un son particulier.

Le concert est précédé, ce mercredi 10 novembre, d’une conférence intitulée Le mystère musical, au Club 44 (à 20h15). Jean Rondeau sera de retour l’an prochain à La Chaux-de-Fonds pour les Variations Goldberg de Bach (mardi 15 mars 2022) et pour un programme de musique de chambre à la cour de Louis XIV (mercredi 1er juin 2022). Il sera rejoint par ses amis de l’Ensemble Jupiter et la mezzo-soprano Lea Desandre pour l’ultime volet de sa résidence chaux-de-fonnière (jeudi 23 juin 2022).

Dans l’intervalle, il jouera le Concerto pour clavecin et petit orchestre du compositeur genevois Frank Martin, avec l’Orchestre de chambre de Genève (jeudi 18 novembre). Un bel échantillon de son répertoire, qui court jusqu’au jazz lorsqu’il se met à improviser au piano.

A La Chaux-de-Fonds: mercredi 10 novembre à 20h15 au Club 44 (conférence publique); jeudi 11 novembre à 19h45 à la Salle de musique. A Genève: jeudi 18 novembre à 20h au Bâtiment des forces motrices. D’autres dates suivront en 2022.