Il est claveciniste. Le clavecin, on aime ou on n’aime pas, mais lui est un original. D’abord sa dégaine, un peu canaille sur les bords, chevelure ébouriffée, barbe broussailleuse (très, ces derniers temps). Il engage tout son corps au clavier sans basculer non plus dans un show hystérique. Il vous joue une Suite de Bach ou un Prélude non mesuré de Louis Couperin pour ensuite se livrer à des improvisations jazz au piano, au sein de son quartet Note Forget.

La musique baroque, de toute façon, comporte une part d’improvisation. Jean Rondeau l’a bien compris, qui est tombé amoureux du clavecin en l’entendant à la radio, à l’âge de 5 ou 6 ans. «J’ai tout de suite été séduit par le son de cet instrument. Je ne savais pas qui jouait, qu’est-ce qui était joué. J’ai eu une réaction légèrement animale, instinctive. J’ai dit à mes parents que j’avais envie de faire ça, sans savoir à quoi ressemblait un clavecin.» On imagine la curiosité de l’enfant, prêt à découvrir ce jouet aux touches si légères, mais délicates à manier. «Ce que j’aime bien avec le son du clavecin, c’est que souvent, il ne laisse pas indifférent. Soit on peut adorer, tomber amoureux, soit on peut être rebuté, mais au moins, ça montre le côté caractériel de cet instrument.»

Jean Rondeau porte bien son nom. Le rondeau est une forme musicale très prisée aux XVIIe et XVIIIe siècle (alternant un refrain et des couplets). Lui-même aime tournoyer autour d’un thème, le façonner, se l’approprier pour lui donner mille visages. Musique écrite, musique improvisée, peu importe. «Une pièce, une interprétation, c’est quelque chose du présent, du vivant, avec tout ce que le vivant peut comporter de douloureux comme de joyeux. Il faut savoir entendre ça, être à l’écoute de ça; pour moi, ça n’a aucun intérêt d’essayer de bien jouer. Il faut simplement essayer d’être le plus honnête possible.» Autrement dit, forger une honnêteté entre soi, la musique et le public. «Je connais assez peu de personnes qui ont une vie lisse. Tout être humain est confronté à des problématiques qui sont universelles et loin d’être absentes.»

Ce goût du risque, cette façon de s’exposer (ou de s’adonner) au danger, on l’entend dans le jeu de Jean Rondeau. Son clavecin ressemblerait à un confident qui tend un miroir aux troubles de l’âme. En alchimiste avide d’expérimentation, il savoure les frottements harmoniques, cultive une phrase très élastique, entre caresses et ardeur. Et quand il joue Le Vertigo de Pancrace Royer (1705-1755), on y entend tout un vertige de sensations baroques. Le théâtre de l’illusion domine ce monde-là presque plus vrai que nature. «Quand on joue de la musique, on est dans une permanente tension. La musique est constituée de tensions, de résolutions; il faut savoir le toucher, l’embrasser.»

Il a eu pour professeur Blandine Verlet, une claveciniste qui enregistra une fameuse intégrale de l'œuvre de François Couperin dans les années 1970 et 80, suivie d’une autre du génial Louis Couperin (l’oncle de François). Douze ans d’études couronnées par un 1er Prix de clavecin au prestigieux Concours de Bruges en 2012. «Elle avait une pédagogie exemplaire, dans la mesure où elle a toujours su être à l’écoute de l’élève, laisser de la place à ses questionnements, même inconscients. Elle m’a presque appris plus de choses de la vie, de l’humain, que de la musique.» Déjà à huit ans, il lui tournait les pages quand elle donnait des concerts. Et le petit Jean s’abreuvait à toutes sortes de styles, classique, jazz, «musiques plus actuelles», casque sur les oreilles quand il se rendait à l’école.

S’il s’est mis au piano à 10 ou 11 ans, il n’a pas eu envie devenir un grand virtuose au service de Beethoven ou Liszt. «Le véritable amour de l’instrument est venu quand j’ai commencé à prendre des cours d’improvisation et de jazz avec Sylvain Halévy.» Cet apprentissage se fait en marge d’un cursus musical complet au Conservatoire national supérieur de Paris et à Londres: basse continue, orgue, composition, direction de chœur, tout y passe, reflet d’une appétence sans limites. «Les plus grands compositeurs étaient des grands improvisateurs», rappelle Jean Rondeau, tradition qui s’est émoussée au XXe siècle. Qu’il joue de la musique baroque avec son quartet Nevermind (viole de gambe, flûte, violon et clavecin) ou du jazz avec le quartet Note Forget (saxophone, contrebasse, batterie, piano), l’idée est toujours d’entrer dans une émulation fraternelle, sans dogme ni rivalité, pour «créer un son d’ensemble».

Entre solitude et soif de partage, musiques d’hier et musiques d’aujourd’hui, ce doux rebelle a su tracer sa voie. Il a même reçu la commande d’une musique de film, il y a deux mois! Il fallait le voir, alors en séjour chez des amis à Saint-Sulpice, quitter la table, le soir, pour se précipiter dans une chambre et composer au piano. Et quand il compose un programme de concert comme pour son récital lundi prochain, autour de la dynastie Bach, au Gstaad Menuhin Festival, il le fait avec la même passion. Il y a un côté cheval fou, chez Jean Rondeau. Un alliage d’esthétisme et d’ardeur. Il aime faire sonner le clavecin sans peur. On peut imaginer que Johann Sebastian Bach avait ces mêmes élans sous sa perruque de circonstance, au point de dérouter ses contemporains.

A écouter: Jean Rondeau en concert au Gstaad Menuhin Festival, lundi 18 juillet à 19h30, église de Rougemont (VD), www.gstaadmenuhinfestival.ch


Profil

23 avril 1991 Naissance à Paris

1997 Commence ses études de clavecin auprès de Blandine Verlet

2012 A 21 ans seulement, il remporte le 1er Prix du Concours international de clavecin de Bruges

2013 Obtient le Prix de clavecin à l’unanimité avec mention très bien et félicitations du jury au CNSM de Paris

2015 Sortie de son premier CD, «Imagine», chez Erato. Couronné «Révélation soliste instrumental de l’année» aux Victoires de la musique classique

2016 Sortie de son deuxième CD, Vertigo. Sortie de l’album Conversations avec le quartet Nevermind sous le label Alpha