Il est de retour, toujours avec sa barbe brune, broussailleuse, dense. Et il danse au clavier! A 28 ans, Jean Rondeau cultive une voix(e) personnelle. Le claveciniste français était l’invité des Concerts de la Chandeleur, vendredi soir à Saint-Sulpice. Il jouait dans une petite salle pour une quarantaine de mélomanes qui le suivent depuis ses débuts. Un concert chez un particulier, lequel met à disposition un splendide clavecin du début du XVIIIe siècle, copie d’un instrument historique du facteur Donzelague datant de 1716, conservé au Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon.

Un jeu tout en contrastes

Le jeu de Jean Rondeau est très contrasté, entre virtuosité débridée et élans intérieurs qui semblent nous emmener vers un ailleurs. Il ne cesse de prendre des risques, quitte à mettre quelques notes à côté; mais c’est le geste qui compte, porté par un souffle ample, tour à tour ardent et tourné vers l’intériorité. Le claveciniste a commencé par jouer une improvisation dans le style d’un «Prélude non mesuré» pour chauffer ses doigts et s’accoutumer à l’instrument. D’emblée, la sonorité est chaude, avec de profondes basses, contredisant l’idée selon laquelle le clavecin est un instrument inexpressif au son métallique. Au menu: des Sonates de Scarlatti mises en regard avec des pièces de Bach «dans le goût italien».

L’anti-machine à écrire

Jean Rondeau est l’anti-«machine à écrire». Une image qu’on a longtemps associée aux clavecinistes jouant sur de mauvais instruments au son crissant et métallique. Chez lui, rien n’est métronomique; il aime infléchir légèrement le tempo pour faire saillir un motif ou une phrase mélodique. Tout est affaire de mouvement, d’ascension, de chute, de tension, de détente. Parfois, il frôle l’excès, étirant une phrase jusqu’à ses limites pour en tirer tout le suc: la carrure des phrases menace de s’effondrer, mais c’est toujours dicté par des nécessités musicales. Son souci est de faire chanter le discours, et il le fait en toute subjectivité. Ce qui peut paraître surprenant de prime abord, comme ces rythmes un peu bousculés, saccadés, au début de la Sonate K. 119 de Scarlatti, fait sens, car ces libertés sont destinées à suggérer le côté fantasque de la musique.

Pétrir, ou se fondre dans les touches

Autant l’on admire sa virtuosité dans la Fantaisie en ut mineur BWV 906 de Bach, autant il prend son temps pour faire jaillir la ligne mélodique dans la Sonate K. 132 de Scarlatti. Il apporte des variantes personnelles à l’ornementation, comme dans les reprises pour éclairer le matériau musical sous un jour nouveau. Il souligne l’influence hispanique dans la Sonate K. 175, avec ces rythmes très marqués, percutants, pareils à de la guitare, pour replonger à nouveau dans une mélancolie très «scarlattienne» avec la Sonate en fa mineur K. 481. Il joue souvent les yeux fermés, le corps légèrement ployé en avant sur son instrument, comme pour pétrir, ou se fondre dans les touches.

On admire la mise en relief des voix polyphoniques et le côté solaire du Concerto italien BWV 971 de Bach. L’«Andante» central, qui peut sonner terne, voire monotone sur un clavecin, est sans cesse varié dans son expression. L’«Allegro vivace» final est pris à un tempo légèrement plus lent que d’autres versions par des claviéristes (y compris les pianistes, parmi lesquels András Schiff), ce qui permet d’entendre l’entrée des différentes voix polyphoniques. La «Chaconne» de la Partita No 2 pour violon en ré mineur (il s’agit d’une transcription pour clavecin) est l’un des morceaux que Jean Rondeau joue le plus souvent en concert. On sent qu’il a mûri cette pièce qui est un chef-d’œuvre, d’où la courbe mélodique et architecturale qu’il lui confère.

Imitation d’une poule au clavier

Très applaudi, le claveciniste – qui a remercié le public de sa présence – a enchaîné trois bis de Rameau pour clore la soirée. Le plus original? La Poule, pièce on ne peut plus imagée, où l’interprète s’adonne à une imitation du volatile: on y entend les mouvements du bec, rapides, saccadés, parfois hésitants, pour picorer les graines. Il ne restait plus que la Gavotte et six Doubles (un «classique» du répertoire pour clavecin) pour enthousiasmer le public.


Prochain concert de Jean Rondeau avec l’ensemble Nevermind: «Nocturne aux chandelles», samedi 3 août à 22h à la Chapelle de Gstaad. Gstaad Menuhin Festival.