On s’en doute, c’est un public formé en grande partie d’aficionados du clavecin qui est venu pour Jean Rondeau, lundi soir à l’Eglise de Rougemont. L’écoute était religieuse dans cet espace propice à la contemplation, même si à plusieurs reprises, les cloches se sont mises à sonner pendant qu’il jouait! Le claveciniste français, 25 ans, a d’ailleurs pris la parole avant de se mettre à l’instrument, afin de donner quelques clés relatives au programme conçu expressément pour le Gstaad Menuhin Festival.

Comme le festival décline cet été la thématique «Musique & famille», Jean Rondeau a naturellement choisi la dynastie Bach. Il parle d’une «famille assez foisonnante, l’une des plus grandes dynasties de la musique occidentale». Une fois sa petite introduction donnée, le claveciniste s’assied pour un récital où il jouera non-stop jusqu’à ce que le public applaudisse. On retrouve sa chevelure hérissée et sa barbe épaisse, mais quand il est assis au clavier, on en oublie ces détails (insignifiants, à vrai dire) tellement il paraît concentré.

Jean Rondeau commence par le lamento Ach, das ich Wassers g’nug hätte, de Johann Christoph Friedrich Bach, magnifique pièce pour voix et basse continue. Il y a là une sensualité et une expressivité qu’il parvient à traduire dans son propre arrangement. On savoure d’ailleurs les sonorités de l’instrument (notamment les graves magnifiques!), copie d’un clavecin allemand Mietke réalisée par le facteur Jean-Michel Chabloz.

Jean Rondeau nous transporte ensuite dans une veine plus improvisatrice, avec la Fantaisie en la mineur BWV 922 de Jean-Sébastien Bach. S’il escamote quelques notes dans l’introduction aux traits virtuoses, il saisit le caractère imprévisible des modulations, très audacieuses et modernes pour l’époque.

Il aborde ensuite la fameuse Chaconne pour violon en ré mineur de Bach transcrite pour la main gauche par Brahms (moyennant quelques ajustements avec la main droite). Il y imprime un souffle qui, s’il ne permet pas de retrouver tout le génie de la version originale, charrie un très beau sens de la ligne. Il joue encore l’Adagio de la 3e Sonate pour violon seul transcrite par Wilhelm Friedemann Bach auquel il confère un relief étonnant. Le Prélude et la Fughetta en sol majeur BWV 902 sont également très réussis, suivis de la Suite BWV 997.

L’éventail de sonorités, l’alternance de phrasés legatos et détachés exacerbent la dimension expressive des pièces plus tardives de Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel Bach. Il y a ces sauts et changements de registre caractéristiques du style préclassique. Jean Rondeau parvient à unifier le discours qui pourrait être morcelé et fragmentaire.

Le Lamento en mi mineur tiré d’une sonate de Wilhelm Friedemann Bach achève le récital sur une note délicate et émouvante. Très applaudi, le claveciniste a joué les Barricades Mystérieuses de Couperin en bis puis, ne sachant vraiment que choisir, a interprété une somptueuse Sarabande de Rameau mettant en valeur la richesse de son instrument.