C’est un concert en petit comité chez un particulier, à Saint-Sulpice. Il faut descendre un escalier pour regagner une salle en sous-sol, où se trouve un splendide clavecin à deux claviers, copie d’un instrument français du XVIIIe siècle. Une quarantaine d’auditeurs sont assis sur des chaises. Ils attendent avec impatience Jean Rondeau, jeune génie du clavecin venu jouer des pièces du XVIIe siècle pour ce récital des «Concerts de la Chandeleur».

Le voici qui arrive, chevelure un peu hérissée, barbe épaisse, avec des partitions sous les bras. Il salue l’assistance, prévient que le programme sera un peu «sombre», tissé autour de la mélancolie. Le clavecin ayant été accordé selon un tempérament mésotonique, il s’en dégage des sonorités âpres et suaves, pleines de saveur, qui confèrent une expressivité particulière à ce répertoire de choix.

Le Prélude à l’imitation de Froberger de Louis Couperin donne le ton. Il y a d’abord ces graves somptueux, qui emplissent la pièce de leurs résonances profondes. Il y a ces cascades d’arpèges brisés hérités de l’art des luthistes (dit «style brisé»). Il y a surtout cette liberté de ton, cette manière de faire chanter l’instrument, avec ampleur, générosité.

Jean Rondeau domine aussi bien les traits virtuoses que le caractère plus intimiste des morceaux qu’il joue. Il fait ressortir les frottements harmoniques dans la Plainte faite à Londres pour passer la Melancholie de Froberger. Il enchaîne avec la Fantaisie chromatique de Sweelinck (pièce prisée des organistes) à laquelle il imprime un souffle envoûtant. Peu à peu, le contrepoint se densifie, avec une main gauche très articulée, des envolées à la main droite, sur un semblant d’improvisation qui confère une ivresse à ce morceau magnifique.

La Suite No. 7 en mi mineur de Froberger oscille entre dépouillement et emportement (la «Gigue» et la «Courante»). Après une Toccata de Frescobaldi, très fluide, Jean Rondeau joue le fameux Tombeau faict à Paris sur la mort de Monsieur Blancrocher de Froberger. A nouveau, on admire ce souffle altier, cette façon de mener les phrases à leur terme, avec un surcroît d’expressivité aux reprises. Grandiose!

Il ne manquait que quelques bis, et non des moindres, pour combler l’auditoire. Après Bach, ce fut la célèbre Gavotte et six Doubles de Rameau, d’une virtuosité enchanteresse (et tant pis pour les quelques fausses notes) puis les Barricades Mystérieuses de Couperin, jouées avec un naturel confondant. Il ne reste plus qu’à aller écouter Jean Rondeau ce samedi, aux Folles Journées J.S. Bach de Lutry, ou encore à Rougemont cet été (Gstaad Menuhin Festival).


Jean Rondeau au Temple de Lutry. Sa 21 mai à 17h. http://concerts-bach.lutry.ch