Pouvoirs des masques

Jean Starobinski interroge les travestissements

Genre: Essai
Qui ? Jean Starobinski
Titre: Interrogatoire du masque
Frontispice de Barceló
Chez qui ? Galilée, 90 p.

Depuis La Transparence et l’Obstacle (1957), la thèse qu’il a consacrée à Jean-Jacques Rousseau et à son refus des travestissements sociaux, Jean Starobinski n’a jamais cessé de réfléchir à la question du masque. A preuve les trois textes qui composent Interrogatoire du masque: le premier date de 2014, la partie centrale a été publiée en revue en 1946, et le dernier, en 1992. Les Pouvoirs du masque, qui ouvre le recueil, a été écrit pour le catalogue de l’exposition Masques, mascarades et mascarons au Musée du Louvre. C’est un texte personnel, qui renvoie au Portrait de l’artiste en saltimbanque (1970) et surtout à l’étude centrale, qui donne son titre au recueil. Quand il écrit Interrogatoire du masque, Jean Starobinski a 26 ans, il est assistant en littérature française à l’Université de Genève. Il se souvient de ses propres peurs: «Il persiste en nous une région d’enfance où les masques sont puissants», note-t-il, avant de développer le thème du carnaval, période de licence, de renversement des rôles, de suspens momentané de l’ordre social pour mieux le raffermir ensuite: «L’homme masqué se délivre de sa responsabilité.» Dans un registre plus léger, le loup des libertins permet les écarts de conduite, les transgressions sans trop de conséquences. Il suffisait, note Jean Starobinski, aux nobles vénitiens d’accrocher un loup à leur habit pour signifier: «Veuillez respecter mon incognito.»

Dans un développement d’une modernité absolue, le critique aborde le masque social, celui des politiciens qui clament «les masques tombent» et «parlons franc» quand ils s’apprêtent à proférer les plus éhontés mensonges. C’est le masque «soupçonné», qui sape la confiance. C’est aussi Tartuffe, en opposition au Misanthrope. Mais le masque ne sert pas qu’à cacher: il révèle: le monde des esprits, des dieux, les figures de la tragédie grecque. Il élève la parole humaine, il est donc, comme dans Les Bacchantes d’Euripide, l’instrument d’une ex-tase, d’une sortie de l’individu de sa condition. Cette «dissimulation tragique» est au cœur du troisième article, paru en 1992. A la suite des Grecs, le XXe siècle suscite l’Elektra de Hugo von Hofmannsthal et Richard Strauss.