Hommage

Jean Starobinski, une pensée genevoise et universelle

Le critique est décédé lundi à Genève. Mondialement reconnu pour ses travaux sur Jean-Jacques Rousseau, membre éminent de l’Ecole de Genève, il laisse une œuvre toute tournée vers l’étude de la condition humaine

Avec Jean Starobinski, c’est un critique mondialement reconnu qui disparaît et aussi, pour les Genevois, cette figure aimée et respectée qu’on appelait familièrement Staro. L’essentiel de sa vie et de sa carrière s’est déroulé dans un périmètre étroit, un triangle dans lequel s’inscrivaient son domicile pendant plus de quarante ans, à la rue de Candolle, en face de l’Université où il a enseigné la littérature et l’histoire des idées, et la plaine de Plainpalais où il aimait aller bouquiner au marché aux puces. Un biotope qu’il a dû quitter pour le plateau de Champel dans les dernières années de sa vie, renouant avec le quartier de son enfance. Son nom reste étroitement associé à un autre «citoyen de Genève», Jean-Jacques Rousseau. Quand on demandait à Jean Starobinski l’origine de cet attachement, il répondait en souriant qu’elle remontait à l’enfance, quand il fréquentait la Maison des Petits, à Champel, justement. Dans cette école, deux demoiselles mettaient en pratique les préceptes éducatifs de l’Emile. Les enfants y cultivaient leur carré de jardin et apprenaient en jouant et en chantant.

Kafka et Stendhal

Jean Starobinski est né le 17 novembre 1920 à Genève. Comme beaucoup d’étudiants juifs, ses parents avaient quitté la Pologne, alors sous protectorat russe, car les lois antisémites leur interdisaient les études de médecine. La curiosité du garçon s’est éveillée dans un milieu cultivé, laïc, on y parlait russe, allemand, français; musiciens et artistes fréquentaient la maison. Collégien, il allait, pendant les récréations, feuilleter la collection de la revue Minotaure, au Musée d’art et d’histoire voisin. C’est ainsi qu’il a découvert André Breton, le surréalisme, la poésie contemporaine, Valéry. Un amour qui ne s’est jamais démenti.

Pendant la guerre, la Suisse romande devient le refuge de nombreux résistants français, écrivains, artistes. Le jeune homme fait des rencontres marquantes, en particulier Pierre Jean Jouve et sa femme, la psychanalyste Blanche Reverchon. Mais lui-même ne se soumettra jamais à l’analyse. Il fait ses premières armes d’écrivain en traduisant La colonie pénitentiaire de Kafka, qui lui paraît un rempart contre l’idéologie nazie. Et, pour la même raison, il choisit de consacrer son mémoire de licence à Stendhal.

Théorie du masque

C’est le cours de Marcel Raymond, à l’Université, suivi en auditeur par le collégien, qui lui révèle la pensée de Rousseau. Elle ne le quittera plus. Même si Rousseau n’est pas l’auteur préféré de Staro, il analysera son œuvre jusque dans ses derniers travaux. Surtout, il lui consacre sa thèse de lettres, La transparence et l’obstacle (1957), dans laquelle il expose la théorie du masque: Rousseau recherche la «transparence» de l’âme, mais il ne jouit jamais de cet idéal qui se heurte aux masques de la société, cet «obstacle» qui se dresse entre les cœurs. «Dans le paysage humain qui l’entourait, Rousseau découvrait non l’harmonie de ce qui tient ensemble comme les fleurs d’un bouquet, mais l’arbitraire et l’abus. En même temps, il se préoccupa, à l’excès, du système hostile à sa personne qu’il imputait à des ennemis réels ou imaginaires. En contrepartie, il voulut définir les conditions nécessaires du bonheur et de la survie des communautés humaines. A partir d’une exigence de réciprocité, il souhaitait un système politique qui concilierait la liberté de chacun et la volonté de tous. Son éthique voulait que la réciprocité et la subordination ne fussent pas contradictoires», écrivait Jean Starobinski (LT du 27.06.2012), et il conclut: «Merci, Rousseau, de continuer à nous inquiéter.»

«L’ennemi intime»

Cette année-là paraît Accuser et séduire, qui réunit les études et les articles d’une vie consacrée en bonne partie à l’auteur des Confessions. Mais le critique porte aussi une affection indéfectible à l’«ennemi intime», Diderot. «Il y a un point sur lequel ils sont singulièrement proches. C’est, dans leurs écrits, la vision nostalgique d’un paradis primitif. Rousseau l’évoque dans les deux Discours qui lui ont valu une immédiate célébrité, et Diderot, dans le Supplément au Voyage de Bougainville, rêve d’un lointain exotique qui ne connaît pas les interdits sexuels qui rendent les Européens si malheureux», dit-il (LT du 04.10.2013).

Idéaux des Lumières

Toute sa vie, Staro restera fidèle aux idéaux des Lumières: «Tout est mis sur le tapis, il n’y a pas de domaine interdit à la pensée, tout peut être discuté dans la sincérité: il n’y a pas de raison définie une fois pour toutes, pas de principe inné. Bien sûr, il y a une part d’ombre, de terreurs, de hantises chez Voltaire, Diderot, et chez Rousseau, encore plus. Mais l’Aufklärung reste le meilleur espoir de paix, de développement de l’homme qu’on puisse conserver. Il n’y a rien à larguer de cet héritage-là.» (LT du 16.03.2012)

La mélancolie

Après ses études de lettres, Jean Starobinski suit la tradition familiale et entreprend des études de médecine. Il choisit la psychiatrie, «le meilleur moyen de connaître la condition humaine». En 1954, il épouse Jaqueline Sirman, une ophtalmologue qui a suivi ses cours. Ils séjournent à l’Université Johns Hopkins, à Baltimore, jusqu’en 1956. A l’invitation de Georges Poulet, il y enseigne la littérature et travaille à sa thèse d’histoire de la médecine sur l’Histoire du traitement de la mélancolie des origines à 1900. Il n’exerce pas longtemps la médecine – deux années à l’Hôpital de Cery au retour des Etats-Unis – mais cette formation donne à ses travaux une profondeur particulière. Elle lui ouvre un champ qu’il explorera également jusqu’à la fin de sa carrière. «Ma très brève pratique hospitalière de la psychiatrie m’a appris à ne pas rester captif des catégories médicales, mais à regarder le «patient» comme une personne qui vit une expérience difficile et qui a besoin d’être aidé pour la surmonter» (LT du 16.03.2012), à l’occasion de la sortie de L’encre de la mélancolie, qui réunit ses écrits sur cette pathologie. Lui, disait-il en souriant, assurait y avoir échappé: «La curiosité toujours en éveil, le peu de goût pour l’auto-observation m’en ont tenu à l’écart.» Ce double regard, littéraire et scientifique, donne à ses travaux une dimension particulière, sensible aussi dans Action et réaction, vie et aventures d’un couple (1999).

L’Ecole de Genève

A partir de 1958, Jean Starobinski enseigne la littérature à l’Université de Genève. Après Albert Thibaudet, Marcel Raymond, Albert Béguin, Jean Rousset, il se forme une communauté d’enseignants que Georges Poulet nomme «Ecole de Genève». Jean Starobinski s’inscrit dans cette tradition, avec Michel Butor, Lucien Dällenbach, Michel Jeanneret… Les cours de Starobinski deviennent des événements mondains, comme l’étaient ceux de Marcel Raymond. Un de ses élèves, l’écrivain Bernard Comment, résume ce que ses étudiants lui doivent: «A une époque où nous étions armés de systèmes théoriques (structuralisme, psychanalyse, marxisme althussérien, sémiologie), il nous a invités à la patience, à l’interrogation et au respect, finissant assez vite par nous convaincre que la vérité d’un texte réside dans celui-ci, par la mise en relief ou en contact de certains passages, et non dans un discours dogmatique dont on chercherait la confirmation par la littérature dès lors utilisée comme caution.» (LT du 11.11.2000)

Pour Starobinski, la critique se définit ainsi: «Porter une attention critique sur un texte, en établir une édition critique, pour un historien de la littérature, ce n’est pas le juger; c’est revenir à ses brouillons, s’ils existent, relever ses différents états successifs, en signaler l’accueil par le public et les pouvoirs politiques, écouter ses contradicteurs» (LT du 06.02.2014), une pratique qu’il a théorisée dans La relation critique.

Après l’Université

En 1985, Jean Starobinski prend sa retraite de l’Université, mais c’est pour mieux se consacrer à ses travaux. En 1987, il est professeur invité au Collège de France; en 1992, à l’EPFZ. Partout, on lui demande des conférences, des préfaces, des articles, des entretiens. En 1994, le Louvre lui consacre une exposition intitulée Largesse, qui donne lieu à un livre. Il écrit sur des artistes qu’il admire, comme le peintre Garache. Des essais sur l’opéra, écrits entre autres pour le Grand Théâtre de Genève, seront réunis dans un volume, Les enchanteresses (2005).

Laisser la pensée flotter

Les prix, les doctorats honoris causa ne se comptent plus. Jean Starobinski répond aux sollicitations avec sa politesse souriante, fût-ce au détriment de son travail. Il reçoit, dans son appartement de la rue de Candolle où trône un piano à queue dont il aime à jouer, en amateur, dit-il, pour laisser la pensée flotter puis se préciser. La musique est une donnée importante de sa vie. Son fils Georges deviendra d’ailleurs musicologue, et Michel, le médecin, joue de l’alto dans un quatuor qui vient répéter chez le critique. Juste en dessous, sa femme Jaqueline a son cabinet d’ophtalmologie. Les livres s’entassent partout, couloirs, cave, greniers.

Epreuve violente

Hélas, l’immeuble, propriété de l’Université, se dégrade. En 2005, le couple doit déménager, une épreuve très violente au regard de l’immense bibliothèque. Les archives sont confiées à la Bibliothèque nationale à Berne; un Cercle d’études internationales Jean Starobinski est constitué sous la direction de Stéphanie Cudré-Mauroux. Pour le savant, c’est un immense soulagement. Mais il a encore de nombreux travaux en cours, et c’est pour lui un bouleversement quand «la main, habituée à chercher tel livre à tel endroit, en rencontre un autre». Il faut toute l’ingéniosité du plus jeune de ses fils, Pierre, pour réussir à caser, dans le vaste appartement de Champel, les ouvrages nécessaires aux ouvrages à venir, et à reconstituer ce que Jean Starobinski aimait appeler son établi et ses outils. Ici, une armoire Diderot, là une autre pour une étude sur l’ordre du jour, un carton Michaux, etc. Un compactus est même installé, ainsi qu’un bureau pour l’écriture à la main, et un autre pour l’informatique, autre défi!

Une petite pièce est consacrée à la bibliothèque intime. Les goûts de Jean Starobinski sont éclectiques, ils incluent The Big Sleep de Chandler, lu pour se préparer à l’Amérique, ses amis poètes et écrivains – Yves Bonnefoy, Nicolas Bouvier –, les anagrammes de Ferdinand de Saussure. Le savant finira par retrouver la tranquillité dans cet appartement lumineux, égayé par les visites de ses petits-enfants.

Nationalité refusée

En 2010, le Prix de la Fondation pour Genève est décerné à ce «grand humaniste», dont la vie s’est presque entièrement déroulée dans sa ville natale. Il y a dirigé pendant trente ans les Rencontres de Genève, si importantes à la fin de la guerre. C’est l’historien Pierre Nora qui prononcera son éloge. Son pays et sa ville ont salué la valeur du grand critique. On rappellera néanmoins que la nationalité suisse lui a été refusée, à lui et à sa famille, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale. Il disait, en souriant avec son affabilité et son humour coutumiers, que ce refus lui avait épargné le service militaire. Il lui a fallu attendre la fin du conflit – et du danger – pour obtenir le passeport suisse.

Chaleur de la vie

Jean Starobinski se méfiait des positions idéologiques – «Ce que je vois apparaître comme nouveauté ne me paraît souvent que comme le bon vieil individualisme rénové», disait-il. Mais il était préoccupé par l’état du monde, la dégradation du langage, la disparition des langues et des musiques. Il aimait le mouvement, détestait «ce qui piétine», mais tenait à se situer dans une continuité: «Je me sens l’héritier d’une très longue histoire au bout de laquelle il faut inventer la nôtre, remettre en question la mémoire. La culture ne s’improvise pas, elle se constitue avec les langues, les images du passé et les nouveaux outils. La connaissance doit être liée à la chaleur de la vie, aider à l’inventer sinon elle n’est qu’exercice desséché, ce que dénonçait déjà Nietzsche. En plus de mon métier d’historien, j’essaie de déceler les sources jaillissantes.» (LT du 11.11.2000)


Dates

17 novembre 1920 Naissance à Genève.

Etudes de lettres et de médecine à Genève.

1953-1956 Assistant à l’Université Johns Hopkins à Baltimore (Etats-Unis).

1957-1958 Interne à l’Hôpital psychiatrique de Cery (Vaud).

1958-1985 Professeur d’histoire des idées à l’Université de Genève.

1966-1985 Professeur d’histoire de la médecine.

1987-1988 Professeur invité au Collège de France.

1992-1993 Professeur suppléant de littérature française à l’EPFZ.

2010 Prix de la Fondation pour Genève.


Principales publications

1957 Rousseau, la transparence et l’obstacle (Plon).

1964 L’invention de la liberté (Skira).

1970 La relation critique (Gallimard) et Portrait de l’artiste en saltimbanque (Skira).

1971 Les mots sous les mots, les anagrammes de Ferdinand de Saussure (Gallimard).

1982 Montaigne en mouvement (Gallimard).

1990 Le remède dans le mal (Gallimard).

1999 Action et réaction (Seuil).

2005 Les enchanteresses de l’opéra (Seuil).

2007 Largesse (Gallimard).

2012 L’encre de la mélancolie (Seuil),

Accuser et séduire (Gallimard),

Diderot, un diable de ramage (Gallimard).

2016 La beauté du monde. La littérature et les arts (édition établie par Martin Rueff, Gallimard, 2016).

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