Cette semaine, «Le Temps» s’intéresse aux transfuges de toute espèce. Où l’on se rendra compte que le traître n’est pas toujours celui que l’on croit.

Episodes précédents:

Voici les paroles d’une petite chanson qu’on entonnait souvent dans la Franche-Comté du XVIIe siècle:
«J’ay quitté le froc à Paris
J’ay pris le turban à Bysance
J’ay vendu pour un fort vil prix
Un pays entier à la France
Sage postérité, que diras-tu de moy?
Que je suis apostat, turc et traître à mon Roy.»

Quelqu’un a ici été rhabillé pour l’hiver (qui peut être froid, dans ce coin-là)… Qui ça? Jean de Watteville (1618-1702). C’est a priori un traître comme on en connaît beaucoup: on lui reproche de n’avoir pas su empêcher, en 1672, le rattachement de la Franche-Comté, alors espagnole, à la France – et surtout d’en avoir retiré d’importants bénéfices. Bref, l’exemple type du transfuge vénal. Mais là où le cas Watteville devient intéressant, c’est qu’à cette traîtrise historique (ou plutôt, si l’on s’abstient de toute considération morale, à la réalité attestée de ses faits et gestes dans ce dossier précis) se sont ajoutées toute une série de traîtrises fantasmées et pour certaines passablement fabuleuses. Comme si, pour cimenter le souvenir du renégat à la Franche-Comté, il avait fallu brosser le portrait d’un félon de légende.

«De Watteville», c’est un nom qui chez nous résonne. Et de fait, la généalogie de Jean le fait remonter à la célèbre famille bernoise. Mais il est de la lignée de Nicolas de Watteville (1544-1610), qui quitta Berne pour la Franche-Comté, embrassa le catholicisme, et devint gentilhomme du roi d’Espagne. Pierre de Watteville (1571-1632), l’un des fils de Nicolas, fit carrière militaire en Espagne (il devint Don Pedro de Watteville) et épousa à Milan (une autre possession espagnole) la baronne Giudita Brebbia. Ce sont les parents de Jean – qu’on appelle aussi Juan.

Sens de l'opportunisme

Jean commence sa carrière par les armes. En 1638, il est mestre de camp (colonel) dans la cavalerie espagnole. Il participera entre autres au siège de Crémone, en 1648. En 1652, pour une sombre affaire mêlant peine de cœur et avancement dans la hiérarchie militaire, il assassine un officier de la reine d’Espagne. Il fuit et, craignant certainement les conséquences de ses péchés, se fait chartreux à Bonlieu, dans l’actuel département du Jura. Ça ne dure guère: deux ans plus tard, il est délié de ses vœux – ce qui ne l’empêche pas d’être nommé, en 1658, abbé du Mont-Sainte-Marie puis, en 1663, de Baume-les-Messieurs. Il sera également maître des requêtes au parlement de Dole.

Jean de Watteville est maintenant un peu plus qu’un notable franc-comtois. En 1666, c’est lui que le gouverneur de la région envoie négocier avec les Suisses une alliance de soutien militaire contre les appétits d’annexion de plus en plus aiguisés de Louis XIV. En février 1668, alors que les troupes françaises sont déjà en Franche-Comté, il est à Fribourg et à Berne pour supplier les Confédérés d’intervenir. En vain: la région tombe dans l’escarcelle du Roi-Soleil. C’est là que le revirement a lieu: Jean de Watteville renie le camp espagnol, reconnaît l’autorité du roi de France – et conserve par là même tous ses titres et avantages.

Les historiens le concèdent: Jean de Watteville avait un sens certain de l’opportunisme. Mais pour les Francs-Comtois, on est un peu plus loin que le cherry picking: Watteville est le vendu qui les a livrés à la France; certains l’accusent aussi d’avoir voulu faire de la Franche-Comté ce qui serait devenu à l’époque le quatorzième canton suisse. C’est cette exécration qui va, en partie, donner naissance à la légende noire de Don Juan.

Cette bulle narrative va se développer dans les trous de la biographie de Jean de Watteville, et plus particulièrement dans celui qui occupe les années 1654-1658. Saint-Simon la rapportera avec délectation: Don Juan n’aurait pas simplement été délié de ses liens, il se serait enfui de la chartreuse, en tuant au passage un prieur qui avait découvert son plan d’évasion. Il s’embarque ensuite pour la Turquie (non sans avoir séduit une nonne qui décédera pendant la traversée de la Méditerranée, disent d’autres versions de la légende). Là-bas, continue Saint-Simon, «il se fait circoncire et prend le turban» (id est: il se convertit à l’islam); il se met au service des Turcs, devient pacha de Morée et mène ses troupes guerroyer contre les Vénitiens dans tout le Péloponnèse. Bien entendu, il trahit aussi les Ottomans au bénéfice de la Sérénissime – en posant une condition: que des envoyés de cette dernière aillent plaider auprès du pape la cause de l’apostat qu’il était devenu. Ce n’est qu’après toutes ces aventures que, tel Ulysse à Ithaque, il revient en Franche-Comté pour l’offrir aux Français.

Figure réhabilitée au XXe siècle

Tant de péripéties en si peu d’années, même pour un Watteville, ça fait beaucoup. La légende perdurera pourtant longtemps, Voltaire ou Balzac s’y référeront encore. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que sa figure soit réhabilitée par un livre de Pierre et Paul Dupin – deux pseudonymes derrière lesquels se cachent un certain abbé Perrod et surtout… Charles de Watteville, un lointain descendant de Jean.

Mais le plus étonnant reste peut-être que ces vies fantasmées ne semblaient pas déplaire à Jean de Watteville. A ce que l’on pouvait lui reprocher dans les faits, c’est-à-dire son comportement dans l’affaire franc-comtoise, il a répliqué par un texte, Lettre à un ami des Pays-Bas, dans lequel il se justifie (assez mal, dit-on). Mais contre sa supposée aventure turque ou contre son apostasie, pas un mot. Françoise Desbiez et Jean-Claude Soum, dans leur Jean de Watteville, l’abbé aux mille visages (publié en 2010), indiquent qu’il lui arrivait même, dans les salons de Madrid ou dans ceux de Paris, de volontiers reprendre ces péripéties à son compte, voire de leur ajouter des épisodes plus fantasmagoriques encore.
Si on se réfère aux dictionnaires, on peut déterminer que le traître est celui qui a tout intérêt à cacher son histoire. On peut supposer par contre que ce qui caractérise le transfuge, c’est d’amener au camp qu’il rejoint les histoires de celui qu’il a quitté. Quant au mythomane, c’est encore autre chose: les histoires, il les invente.