Toute cette semaine, «Le Temps» fait le portrait de cinq personnalités africaines qui jouent un rôle important en Suisse.

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Au-dessus de nos têtes, une carte dessinée sur du cuir tanné, rehaussée d’une croix. Ce sont les contours de la Haute-Volta, l’ancien nom du Burkina Faso. «Nous avons des centres dans le nord et l’est du pays, indique de son doigt Jean Zida. A cause du terrorisme, plus de 300 000 déplacés se sont installés non loin d’un de nos centres.» Pour aider cette population à se nourrir et à se soigner, il organise des conférences d’information en Europe.

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Depuis plus de quarante ans, le pasteur évangélique n’a cessé de contribuer à la concrétisation des projets de l’Alliance missionnaire internationale (AMI) pour venir en aide aux enfants burkinabés et permettre à la population d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. A son arrivée, cette association, créée en 1968, ne disposait que d’un centre à Kaya pour accueillir les orphelins et enfants abandonnés. C’est en 1975 qu’il s’installe dans le canton de Vaud, à la suite de sa nomination comme représentant des Eglises africaines en Europe de l’AMI. Le couple franco-suisse fondateur de l’ONG, André et Josette Bisset, l’a choisi selon les recommandations de l’Eglise évangélique du Burkina Faso.

Mariage à Aigle

Alors jeune diplômé en théologie de l’Institut biblique anglais de Burgess Hill, sa connaissance de l’Afrique de l’Ouest était un atout pour cette fonction. «J’ai grandi au Burkina Faso, j’ai servi une année en Côte d’Ivoire et j’ai suivi une formation de trois ans au Togo dans la Faculté de théologie des Assemblées de Dieu. Je suis conscient des réalités de cette région, de son histoire et des besoins de ses habitants.»

Quand je suis arrivé en Suisse, je m’amusais à compter le nombre d’Africains que je croisais dans la rue. Nous étions peu nombreux et avions besoin d’un endroit où nous rencontrer

Deux ans plus tard, le pasteur évangélique se marie avec Pouswendé, fille adoptive du couple Brisset, à Aigle. Elle l’assiste depuis dans tous ses projets. Et Jean Zida regorge d’idées également pour la Suisse. En 1983, il ouvre à Lausanne, dans une salle de l’église des Terreaux, la première église africaine de Suisse romande – qui a depuis déménagé à Pully. «A l’époque, je m’amusais à compter le nombre d’Africains que je croisais dans la rue. Nous étions peu nombreux et avions besoin d’un endroit où nous rencontrer. L’église est un lieu de rassemblement, de partage, de retrouvailles, d’entraide.»

Mais c’est surtout un lieu «où l’on peut vivre sa foi», un besoin qui n’était pas satisfait au sein des églises traditionnelles. «Quand on chante fort, qu’on parle fort, cela dérange «le bon Suisse», qui n’est pas habitué à côtoyer des Africains.» De plus, nombre d’entre eux étaient requérants d’asile et les questions des paroissiens pouvaient les déranger. Aujourd’hui, «il y a un mélange dans les églises suisses. Je suis content de voir l’intégration des Africains, ainsi que celle de leurs enfants qui sont nés ici.»

Dignité retrouvée

Cette initiative s’est rapidement multipliée sur le territoire, le Vaudois ayant inspiré cinq de ses stagiaires à suivre la même voie. Ils ont ouvert des lieux de culte à Martigny, à Lausanne, à Genève et à Yverdon. Pour orchestrer cet ensemble, en 1986, il anime la première conférence des Eglises africaines en Suisse. «Chaque année, les responsables se réunissent dans une ville différente, le dimanche du Jeûne fédéral, pour porter un regard commun sur l’avenir, partager leurs préoccupations et des conseils.»

Au Burkina Faso, où l’islam est la religion majoritaire, les catholiques représentent 19% de la population et les protestants 4,2%. Pour mener à bien sa «noble mission» de représentant des Eglises africaines, Jean Zida s’inscrit à l’Institut universitaire d’études du développement de Genève afin de se former à la création de projets ruraux. Grâce aux financements de Pain pour le prochain et de la Direction du développement et de la coopération, des groupements de villageois pour l’agriculture et des groupements féminins pour l’élevage et le lancement de petits commerces essaiment dans le pays des hommes intègres. «Ces réunions leur permettent de retrouver leur dignité et de se lancer dans la savonnerie, le tissage, la teinture, le jardinage ou le forage de puits.»

Dès 1988, Jean Zida aide à la création de banques de céréales implantées dans cinq villages. «Au Burkina, nous avons une saison sèche qui dure longtemps et une saison pluvieuse très courte, précise-t-il. Le mil qui y est entreposé permet aux familles de joindre les deux bouts quand leurs réserves personnelles sont épuisées. Après la récolte suivante, elles rendent ce prêt avec un supplément d’un kilogramme. Ce système permet d’augmenter les contributions l’année suivante.»

Accompagner les mères

Entre 1984 et 2000, trois autres centres dédiés aux enfants voient le jour à Boulsa, Fada N’Gourma et Bobo-Dioulasso. Huit ans après sa construction, ce dernier est agrandi pour accueillir un dispensaire et une maternité. Et en 2014, un deuxième centre de maternité est ouvert à Boulsa. «Ces lieux sont nécessaires pour baisser le taux de mortalité en couches. Sur place, nous réalisons des soins, accompagnons des mères qui peinent à allaiter et des proches qui ont recueilli des orphelins. Nous offrons aussi des formations sur l’hygiène et l’alimentation.»

Tous les responsables de ces centres sont Burkinabés. Car, pour le pasteur, aujourd’hui directeur de l’AMI, sa plus grande réussite serait l’autonomie de ces centres. «Les donations s’amenuisent ces dernières années. Et, en tant qu’ONG, nous dépendons de celles-ci. J’aimerais mettre sur pied de petits commerces qui pourraient subvenir à leurs besoins.» Une volonté amorcée avec la culture de céréales, de légumes et la plantation d’arbres à fruits à Bobo-Dioulasso et à l’école primaire évangélique de Kiendsom. «La production fournit nos centres et l’excédent est vendu pour soutenir leurs activités», résume-t-il.

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En parallèle de ces réalisations, et pour se rapprocher des immigrés et étudiants de la région lausannoise, Jean Zida ouvre en 2007 une deuxième église multiculturelle, à Ecublens. «Ici, plus de 20 nationalités se retrouvent et chantent des cantiques en plusieurs langues», décrit-il avec ferveur. Fils et neveu de pasteur, Jean Zida confie que ce ne sont pas ses proches qui l’ont poussé à emprunter ce chemin. Mais un ressenti quand il avait 20 ans, à la fin d’un camp religieux. «J’ai senti l’appel à servir au ministère pastoral», dit-il.

Chevalier de l’Ordre national du Burkina Faso depuis 2014, il confie pour autant ne pas avoir eu d’ambition particulière. «Tout s’est fait naturellement.» Pour l’heure, le septuagénaire continue de relayer ce qu’il se passe en Afrique de l’Ouest, «une autre réalité que l’on peine à voir sur ce continent», et il reste à la tête de l’Eglise africaine d’Eclubens. «Un appel est une consécration pour la vie. Je suis pasteur, jusqu’à ma mort», lâche-t-il en conclusion dans un éclat de rire.


Profil

1948 Naissance à Boulsa (Burkina Faso).

1974 Obtient son bachelor en théologie en Angleterre.

1975 S’installe dans le canton de Vaud, représentant des Eglises africaines en Europe pour l’AMI.

1983 Crée la première Eglise africaine de Suisse romande, à Lausanne.

1992 Obtient un diplôme et un certificat en développement de projets ruraux à l’IUED de Genève.

2007 Ouvre une deuxième Eglise africaine, à Ecublens.