Les méchants de l’histoire suisse

Jean-Baptiste Gobel, la damnation de l’ange

Un ecclésiastique emporté par la Révolution

Sur la bascule de la guillotine, face à la populace qui criait «Vive la République», il répondit «Vive Jésus-Christ!». Mais ce repentir de la dernière heure n’aura valu à Jean-Baptiste Gobel, évêque métropolitain et assermenté de Paris, ni le rachat auprès de ses anciens administrés du Pays de Porrentruy ni la grâce des historiens catholiques. Pour avoir trahi son souverain, le prince-évêque de Bâle, et abjuré la religion, celui que l’on appelait «l’Ange de Lydda» pour sa belle prestance aux cérémonies brûle toujours dans l’enfer de l’Histoire.

«Ambitieux, cupide», son contemporain Frédéric Amweg, chanoine de Bellelay, ne trouve jamais assez d’adjectifs pour dénoncer «l’ingratitude et la perfidie de l’infâme Gobet (sic)». En 1911, ses biographes, l’historien catholique et sénateur de droite Gustave Gautherot, et Mgr Fidèle Chèvre, dressent de lui un portrait particulièrement sévère. «Un pauvre personnage sans conviction, sans conscience, qu’aucune opinion ne guide, sinon l’ambitieux désir de payer ses dettes et de ne point déchoir», résumera le «pape de la petite histoire», G. Lenôtre, dans La Révolution par ceux qui l’ont vue.

Et pourtant, que ne l’a-t-on encensé au sein même de l’Eglise, du temps de sa résidence princière au château de Porrentruy! Lorsque le «Beau Lydda» éblouissait Porrentruy et Colmar par son talent oratoire, parlant avec autant d’éloquence que de grâce le latin aussi bien que le français et l’allemand.

Jean-Baptiste Gobel est né à Thann, en Alsace, le 30 août 1727. Son père est conseiller du roi à Colmar, deux de ses grands-oncles maternels ont été évêques suffragants, c’est-à-dire exerçant la fonction épiscopale mais sans le titre, de l’Evêché de Bâle. La Haute-Alsace, tout en faisant partie du Royaume de France, dépend alors sur le plan spirituel du prince-évêque de Bâle qui réside à Porrentruy.

Etudes brillantes chez les jésuites à Porrentruy, puis théologie au Collège germanique de Rome, avec un doctorat à la clef: un parcours sans faute. De retour à Porrentruy, sa carrière s’enchaîne vite: chanoine, vicaire général, puis évêque suffragant. Il porte alors le titre d’évêque «in partibus» de Lydda, aujourd’hui la ville de Lod en Israël. Il est au sommet de son pouvoir. Il impose à la tête de la Principauté le candidat de son choix, Frédéric de Wangen. Il négocie avec la France le renouvellement du traité d’alliance. Mais obtient sous la table une pension contre la livraison de passages jurassiens aux troupes françaises. Avec l’arrivé d’un nouveau prince, Joseph de Roggenbach, Jean-Baptiste Gobel est privé d’une partie de ses prérogatives. Il intrigue donc contre son souverain pour se constituer un évêché en Haute-Alsace.

Changement de cap en 1789, lorsqu’il est élu aux états généraux, comme représentant des paroisses françaises de l’Evêché. Son engagement révolutionnaire prête à discussion.

Il fréquente les Jacobins dont il devient vice-président, accepte la constitution civile du clergé. L’archevêché de Paris ayant été déclaré vacant et l’abbé Siéyès y ayant renoncé, il est élu évêque constitutionnel de Paris, avec l’espoir de toucher la rente de 50 000 livres qui est attachée à la fonction. C’est qu’il est criblé de dettes: 200 000 livres, selon ses biographes. Mais il ne touchera jamais son dû. C’est Talleyrand, alors évêque d’Autun, mais si peu, qui procédera à son installation.

Jean-Baptiste Gobel n’a pas oublié Porrentruy, toujours terre d’Empire. Il plaide en vain pour faire occuper les passages jurassiens par les troupes françaises, puis obtient en 1792 d’être envoyé en mission dans l’Evêché. Il organise la proclamation de la République Rauracienne, vite rattachée à la France sous son influence. Mais, accusé par les comités révolutionnaires locaux de tyrannie et de cupidité, il est rappelé sans tarder à Paris. Où il s’enfonce. Fréquente les plus enragés des hébertistes athées, comme Chaumette, prend un amendement pour supprimer le Carême et prolonger le carnaval, défend le mariage des prêtres. Et voilà que, cédant à la pression des «Exagérés» qui prêchaient la déchristianisation, il vient, le 7 novembre 1793, déposer en grande pompe ses fonctions épiscopales, «ces hochets gothiques de la superstition», devant la Convention et coiffe le bonnet rouge. Le déiste Robespierre est en rage, lui qui veut fêter l’Etre suprême et organiser la religion de l’homme nouveau. On l’accuse «d’anéantir toute morale». Arrêté en mars 1794, Jean-Baptiste Gobel sera condamné à mort et exécuté le 13 avril 1794.

Aujourd’hui les historiens sont plus indulgents. «A-t-il été convaincu du bien-fondé de la Révolution ou alors, pressé par les dettes, ne s’est-il pas laissé entraîner dans un mouvement qu’il ne pouvait pas dominer?» interroge l’historien alsacien Louis Kammerer.

Il dépose ses fonctions épiscopales, «ces hochets gothiques de la superstition»…

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