Biographie

Jean-Baptiste Poquelin, derrière le mythe Molière

Comment raconter le comédien français le plus célèbre? Comment surmonter l’absence cruelle de documents d’époque et l’avalanche de jalousies que suscita le destin théâtral de Molière? La biographie de Georges Forestier tente l’impossible en suivant l’homme autant que l’auteur, l’acteur et le metteur en scène

Tout commence dans la chambre du roi. Ou presque. Nous sommes en 1660. Louis XIV, âgé de 22 ans, règne depuis treize ans sur un royaume à peine sorti des déchirures de la Fronde. Jean-Baptiste Poquelin n’a, lui, plus que treize ans à vivre avant de mourir sur les planches, le 17 février 1673, lors de la quatrième représentation du Malade imaginaire. Le comédien-auteur-metteur en scène et patron de troupe le plus célèbre de France nourrit un objectif: se rapprocher de ce puissant et jeune souverain dont il n’est alors pas encore le protégé. Et pour cela, quoi de mieux que de récupérer, après le décès de son frère Jean, la charge paternelle de tapissier-valet de chambre du monarque? «Les valets-tapissiers veillaient sur l’état des meubles, tapisseries et tissus de la Chambre et il était de leur responsabilité de les remplacer […] mais aussi de remettre en état chaque jour le lit royal», écrit Georges Forestier dans son magistral Molière (Ed. Gallimard). On croyait notre héros affairé jour et nuit à produire rimes et éclats de rire. On le découvre veillant aussi, à tour de rôle avec les autres tapissiers royaux, au sommeil du monarque…

Les Poquelin et la couronne. Le théâtre et la royauté. Tout tourne, dans ce récit de plus de 500 pages, autour de l’attraction mutuelle qui, tout au long du siècle du Roi-Soleil, lie le seigneur des planches au maître de l’Etat. Molière est un compétiteur des rimes qui enchaîna les protecteurs. Le grand argentier Nicolas Fouquet d’abord. «Monsieur», frère du roi ensuite. Puis le souverain lui-même: «Le vendredi 14 août 1665, la troupe alla à Saint-Germain-en-Laye. Le roi dit au sieur de Molière qu’il voulait que la troupe, dorénavant, lui appartînt et la demanda à Monsieur», raconte son biographe, dont une grande partie des sources historiques provient des livres de comptes scrupuleusement tenus par la famille Poquelin, à l’issue de chaque pièce. «Sa Majesté donna en même temps six mille livres de pension à la troupe, qui prit congé de Monsieur, lui demanda la continuation de sa protection et prit ce titre «la troupe du Roi, au Palais Royal.»

Une bataille féroce entre troupes de théâtre

La carrière et la vie de Molière ont, le plus souvent, été racontées via ses pièces. Georges Forestier suit le même fil, évoquant le défi logistique, financier et humain que représentait, à l’époque, chaque représentation d’une comédie nouvelle. La compétition est féroce, dans ce Paris abandonné par la cour qui préfère les distractions et les ors de Versailles, entre la bande de comédiens rassemblée par Molière et les deux autres troupes historiquement rivales: celle du Marais et celle de l’Hôtel de Bourgogne. Pour ces comédiens parisiens qui se piquent les artistes et monnaient le droit d’imprimer leurs textes pour accroître leurs revenus, chaque représentation est, d’abord, une affaire sonnante et trébuchante. Les années 1660-1665, celles de L’impromptu de Versailles et de L’école des femmes, ont fait de Molière un auteur courtisé. Derrière les lourds rideaux des maisons-cabarets de jeux de paume transformées en théâtres, la bataille est féroce: «Si la première de Don Garcie de Navarre, le 4 novembre 1663, fut excellente (1090 livres), celle de la seconde tomba à 660 livres et la troupe dut juger que Don Garcie ne trouverait jamais son public à la ville», explique Georges Forestier. Son récit ressemble trait pour trait au pugilat contemporain entre théâtres de boulevard pour attirer les meilleures pièces. «On substitua donc à Don Garcie Le menteur de Corneille. Ce qui fit aussitôt remonter la recette…»

Qui dit succès dit intrigues amoureuses, jalousies, rancœurs, règlements de comptes, petitesses et… mystères. La vie de Molière est tout, sauf un long fleuve tranquille. De 1646 à 1658, le comédien parcourt la France avec sa troupe à la recherche de soutiens. Le duc d’Epernon accorde son patronage à l’Illustre Théâtre. Le prince de Condé fait de même. «Faut-il parler d’exil à propos de cette longue période ouverte par le départ vers la province de la compagnie de Charles Dufresne et achevée douze ans plus tard par le retour à Paris de la même troupe devenue entre-temps celle de Molière?» interroge son biographe, pas dupe des manœuvres du comédien à l’ombre de ces grands seigneurs. «On est loin de l’image du pauvre baladin qui traîne sa misère de village en petite ville, et de grande en auberge […] Même pour le transport des meubles et des décors, souvent lourds et volumineux, les comédiens étaient à leur aise: ils passaient des contrats avec des voituriers qui s’occupaient de tout, tandis qu’eux-mêmes voyageaient à leur train, souvent agréablement, dès que des voies navigables leur permettaient d’emprunter les confortables «coches d’eau.»

Secret de famille

Dans les coulisses, la saga familiale des Poquelin est celle d’une tribu ouverte, liée par un lourd secret: celui du clan Béjart. Madeleine, l’actrice tragique épousée par Molière dont elle a partagé les tout débuts, l’accompagne dans son ascension. Pour voir plus tard Armande, sa propre fille – dont on masquera longtemps l’identité pour brouiller les pistes – prendre sa place dans le cœur et dans le lit de l’auteur de Tartuffe. Le second mariage du comédien, le 23 janvier 1662, semble tout droit tiré de son répertoire: «Nous ne reviendrons pas sur les termes de ce contrat, entièrement fondé sur la fiction de la naissance d’Armande comme fille de Joseph Béjart et de Marie Hervé, ses grands-parents», note Georges Forestier, qui édita aussi les œuvres complètes de Molière. Le montant de la dot, acquitté par Armande et versée par Madeleine, est de 10 000 livres (soit environ 110 000 euros). Le couple formé par Molière et son ex-belle-fille a bientôt quatre enfants (une seule, Esprit-Madeleine, née en 1665, survivra à ses parents et entrera au couvent). «Ses contemporains immédiats profitèrent évidemment de ce mariage pour retourner contre Molière ses plaisanteries sur la jalousie et le risque de cocuage, en affirmant que s’il se moquait des jaloux, c’est qu’il était lui-même jaloux et qu’il avait peur d’être cocu.»

La force de cette biographie n’est pas de détruire le mythe Molière, mais de nous faire comprendre comment l’histoire transforme un talent de sa trempe en destin. Chaque pierre de l’édifice Molière est placée au service de son art. Chacun de ses vers est une flèche. Lire le récit presque jour par jour de l’animosité grandissante entre le comédien et les deux frères Corneille, Pierre et Thomas, piqués au vif par L’école des femmes, est un régal. «Du haut de sa gloire de plus grand poète européen vivant, Corneille n’avait guère l’habitude de voir sa personne et celle de son cadet ainsi moquées sur une scène de théâtre», écrit joliment Georges Forestier. Mais Molière a, comme nul autre, le sens de la formule, des situations et de l’esthétique comique. Au point, trois siècles et demi après sa mort, de nourrir toujours ce débat résumé par Boileau au lendemain de sa mort: «Peut-être de son art eût remporté le prix/Si moins ami du peuple en ses doctes peintures/Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures/Quitté, pour le bouffon, l’agréable et le fin.»


Biographie
Georges Forestier
Molière
Collection NRF Biographies, Gallimard
544 pages

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