Enfant, après le signe de croix et la formule rituelle du confessionnal «Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché», je ne me voyais pas en train d’ajouter: «Mon père, je m’accuse d’être né.» Si j’avais trouvé les mots et que j’aie osé les prononcer, il aurait laissé tomber son chapelet. Non, je tournais ma langue dans la bouche, ne sachant comment traduire le sentiment de culpabilité qui me hantait, sans rapport avec les mots qui finissaient par sortir.

Qu’aurait répondu le prêtre à ce petit catholique troublé par le tabou familial qui se tramait dans sa propre chair? Je pense qu’il n’aurait pu faire mieux que de lui prescrire une bonne dose de Franz Kafka, à lire au plus tôt, disons dès l’adolescence. Kafka m’a sauvé, je l’écris en riant mais avec le plus grand sérieux. Il m’a pris par la main dans l’invraisemblable labyrinthe de l’existence. Et je n’en revenais pas. Je n’ai pas fini d’en rire.

Plongée dans l’âme humaine

Du plaisir au lieu d’une pénitence. Du rire au lieu des prières. Et, plutôt que des versets consolateurs, une plongée dans l’âme humaine et l’impérieuse nécessité où l’individu se trouve d’apprivoiser le monde dans lequel il a été jeté. Plaisir? Rire? Je n’ai jamais compris les gens qui ne rient pas ou ne sourient pas en lisant Kafka. Il me semble qu’ils ne l’ont pas lu. Sans doute sa propre vie, perçue comme triste avec des romans posthumes et inachevés, influence-t-elle la réception de l’œuvre. Un génie, certes, mais très (trop) tourmenté, créateur d’univers compliqués et impénétrables. Or, c’est tout le contraire. Une écriture sans fioriture et très accessible. Une saine radicalité narrative qui ne recule devant aucun danger et nous entraîne dans des aventures surprenantes, mais d’une simplicité confondante.

Oui, nous sommes confondus et nous comprenons tout de suite ce qui arrive aux personnages de Kafka car cela nous est aussi arrivé. Je les ai toujours suivis comme des aventuriers souvent naïfs, mais toujours courageux, et jamais comme d’abstraites figures mues par un écrivain tourmenté. Pour bien me faire comprendre, j’éprouve pour eux la même sympathie que m’inspire, par exemple, un anti-héros de la bande dessinée comme Corto Maltese.

Rire de soi, de son monde

Qu’est-ce que je fais là? Que me veulent-ils? Qu’est-ce que cela signifie? Comment faire pour entrer dans ce monde? Comment agir au mieux? Ces questions intéressent tout honnête homme et il n’y a rien de tel que la littérature pour en parler. Et je n’ai rien trouvé de plus profond, ni de plus drôle, que l’œuvre de Kafka. Le rire qu’il génère n’exclut pas la cruauté, mais c’est de nous que nous rions, et de notre monde, et qui parvient à rire de lui-même a déjà un pied au paradis. Fondamentalement, il n’est pas drôle d’être poursuivi pour une faute dont on ne sait rien par des autorités invisibles (Le procès), de lutter pour se faire une place dans un monde dont les mêmes autorités vous rejettent parce que vous êtes différent (Le château) ou encore d’être un jeune homme s’appliquant à bien faire et d’aller de désastre en désastre (L’Amérique). Quant à se retrouver tout à coup dans la peau d’un scarabée couché sur le dos et commencer sa journée par des efforts surhumains, c’est le cas de le dire, pour simplement se retourner, n’en parlons pas.

C’est nous tout craché. Et qui ne se reconnaît un peu dans le jeûneur professionnel enfermé dans une petite cage jusqu’à perdre non pas l’appétit de vivre, mais l’attention du public? Il est permis de se demander de quel côté de la cage on se situe. Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, probablement. Kafka est un précurseur de Chaplin. Au-delà de l’anecdote, il fait retentir un rire nourri du malheur des autres, certes, mais des autres qui sont des frères. Père Ubu excepté, ce sont les gens de bonne volonté qui font rire dans notre monde, pas les salauds. Et s’il faut passer par l’invraisemblance pour approcher le vrai, ou par ce que l’on peut appeler la vérité de la fable, il n’y a pas à hésiter: allons-y.

Les auteurs qui ne jurent que par le réalisme et la vraisemblance m’ont souvent assez vite fatigué, comme ceux qui cèdent à la facilité d’un goût arbitraire pour l’étrange et le fantastique. Seule compte à mes yeux l’honnêteté narrative. Il importe de s’approcher aussi près que possible de ce qui est vrai et que seule la littérature peut dire. Outre ce que je lui dois humainement, c’est en ce sens et en ce sens seulement que je considère Franz Kafka (avec d’autres bien sûr, Robert Walser surtout) comme une référence quand le nord se perd dans les brumes de l’existence.


Profil                      

Jean-Bernard Vuillème est l'auteur d’une vingtaine de livres – fictions, récits et essais. Il contribue à des revues littéraires ainsi qu'à plusieurs médias dont «Le Temps». «Pléthore ressuscité» ainsi qu'un choix de ses nouvelles parues en 1982 sous le titre «Pléthore» vont être réédités dans la collection L'Aire bleue d'ici à début 2019.

1950 Naissance à Neuchâtel.

1979 «La tour intérieure» (Edition du Sauvage).

1982 «Pléthore» (Ed. Piantanida).

1990 «L'amour en bateau» (Ed. Zoé).

2005 «Carnets des Malouines» (Ed. Zoé).

2008 «Pléthore ressuscité» (Nouvelle Revue neuchâteloise).

2015 «Sur ses pas» (Ed. Zoé).

2017 Prix Renfer pour l’ensemble de son œuvre.