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roman

Jean-Christophe Grangé plonge dans les miasmes de la Françafrique

«Lontano» commence par un mort dans une école militaire bretonne. Avant de s’enfoncer dans les sombres souvenirs congolais d’un tireur de ficelles de la République. Pour son 11e roman, l’écrivain fonde une famille de tragédies et de pouvoir

Jean-Christophe Grangé plonge dans les miasmes de la Françafrique

«Lontano» commence par un mort dans une école militaire bretonne. Avant de s’enfoncer dans les sombres souvenirs congolais d’un tireur de ficelles de la République. Pour son 11e roman, l’écrivain fonde une famille de tragédies et de pouvoir

Genre: thriller
Qui ? Jean-Christophe Grangé
Titre: Lontano
Chez qui ? Albin Michel, 778 p.

 

Pour bien entamer le dernier roman de Jean-Christophe Grangé, dans l’idéal, il faut éviter de lire le résumé au dos du volumineux roman. L’éditeur a la maladresse d’y glisser une précision qu’il aurait pu s’abstenir de placer là, car elle donne un indice sur un jalon de l’enquête dans ses 300 premières pages. Il n’y a pas gâchis majeur, mais un spoiler pataud, alors que la plongée du héros dans les miasmes du passé familial constitue justement une dimension majeure de ce Lontano, 11e roman de l’un des plus respectables producteurs de thrillers français. Le titre renvoie à une fictive, et si reculée, ville des forêts congolaises.

 

Sur le plan de l’intrigue, d’abord, un jeune homme est mort en Bretagne. Dans une école militaire, filière d’aéronautique navale, une recrue est victime d’un accident aussi spectaculaire que scandaleux: il s’est trouvé sur une minuscule île prise pour cible lors d’un exercice de tirs de missiles. Cependant, le drame a eu lieu pendant la période de bizutage des nouveaux: n’a-t-on pas cherché à utiliser le lancement de roquettes pour couvrir un dérapage fatal? Erwan Morvan est dépêché de Paris pour superviser l’enquête. Il découvre notamment que le corps de la victime a été particulièrement maltraité avant l’événement censé avoir constitué la raison du décès…

Erwan est envoyé par son père, Grégoire Morvan, haut fonctionnaire de la République qui a vu défiler les présidents, et premier flic du pays. Voilà qui permet d’aborder la fratrie au cœur du roman. L’investigation n’est qu’un fil, conduisant à un autre mort, puis encore un autre. Mais au fond, ce monde-là ne cesse jamais de tourner autour des Morvan.

Géant brutal, obsédé par son exigence d’assurer protection et avenir de ses descendants, Grégoire résume des décennies de Françafrique. Il a vécu en particulier au Gabon puis au Congo, comme policier, et il est vite devenu proche des puissants d’Afrique centrale. Il a notamment traqué un tueur en série, dans un épisode demeurant sombre et caché, qu’il refuse d’évoquer en détail quand Erwan le questionne. En sus, il s’est trouvé dans ces jungles au moment où commençait le boom de l’exploitation minière.

Au moins 40 ans plus tard, le voilà à Paris, principal tireur de ficelles de l’Hexagone officiel, intouchable en raison des dossiers qu’il collectionne. Et à la tête de cette famille pour laquelle le qualificatif de dysfonctionnel tient de la sensiblerie euphémistique.

Erwan, l’aîné, est le plus solide, même s’il concède lui-même se laisser ronger par son métier et ses enquêtes, par solitude, par désespoir, par volonté de fuir son enfance tout en restant dans ce détestable giron du père. En sus, Erwan est amoureux de Sofia, la belle Italienne, épouse de son frère, en cours de divorce. Voici donc le frère, Loïc, financier revenu de l’alcool et de l’héroïne pour mieux plonger le nez dans la cocaïne. Et Gaëlle, la petite sœur qui rêve de cinéma, qui couche à droite puis à gauche pour y parvenir. Enfin, Maggie, l’énigmatique mère, victime des coups de son homme et pourtant peut-être plus solide que lui.

Il faut s’étendre sur la famille, car l’auteur en fait sa pâte, dans l’étonnante fabrication de ce thriller. Depuis Le Vol des cigognes en 1994, l’écrivain s’est imposé succès après succès, en particulier dès Les Rivières pourpres. Le Concile de pierre a élargi la base des amateurs. Des suspenses redoutables, conçus avec précision et sens de la tension constante, nourris par les expériences de reporter de Jean-Christophe Grangé. En 2012, le dernier roman jusqu’ici, Kaïken, mêlait une glaçante affaire de tueur de femmes enceintes à l’exploration de l’univers de son protagoniste, un policier fasciné par le Japon et ses siècles d’une culture raffinée. Les héros de Jean-Christophe Grangé sont souvent des flics, mais les romans échappent au registre du polar classique.

Car l’écrivain apporte une originalité de ton, et de construction, qui confère son charme à l’œuvre. Cette empreinte particulière apparaît avec vivacité dans Lontano. Bien sûr, le romancier soigne son suspense. Ce copieux bouquin représente un parfait tourne-pages pour grisâtres soirées de fin d’été. L’investigation, ses ressorts et ses surprises forment l’arc général. L’ensemble est assez affûté pour proposer une excellente intrigue, qui a même son détour suisse – ailleurs que dans une banque, ça change.

Mais il n’y a pas que cette composante. C’est bien la maison Morvan, ses fétides fondations tropicales, ses déchirures parisiennes, qui forme le cœur de Lontano. Jean-Christophe Grangé se dote d’une tribu aux secrets vénéneux, qui peut réserver quelques nouveaux et violents épisodes, entre tragédie familiale et noire histoire de France. L’auteur a indiqué au Figaro qu’il a déjà livré à Albin Michel une suite à ce roman de 778 pages, laquelle se déroulera davantage en Afrique. Aux sources du fleuve, et du drame, sans doute.

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Dans «Lontano», de Jean-Christophe Grangé

Erwan Morvan, le fils, discutant avec son père

– Un jour, il faudra que tu me dises si tu aimes l’Afrique ou si tu la détestes.– La réponse est dans la question: mon cœur balance toujours

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