A 76 ans, Jean-Claude Carrière est l'un des rares scénaristes à se voir dédier une rétrospective. Surtout de son vivant. Une carrière vertigineuse, à la curiosité insatiable. Depuis cette journée de 1963 où il rencontra Luis Buñuel, son mentor, son complice, le scénariste aux 80 films a nourri, aux côtés de Daray, Brook, Forman ou Schlondorff, un cinéma culturel qui n'existe plus aujourd'hui.

Le Temps: Où en est la puissance culturelle du cinéma aujourd'hui? Avez-vous lu le rapport du Club des 13 sur l'état du 7e Art?

Jean-Claude Carrière: C'est un témoignage de ce sentiment commun que nous sommes en train de perdre la qualité culturelle du cinéma qui était très forte dans les années 60 et 70. Quelqu'un ne pouvait aller dîner en ville sans avoir vu les derniers Kurosawa, Antonioni ou Buñuel. Aujourd'hui, on ne parle plus de cinéma comme objet indispensable. Sarabande, le dernier Bergman, merveilleux mais personne n'en parle. Le Regard de Michelangelo d'Antonioni, prodigieux mais le film est caché!

- D'où vient, selon vous, cet appauvrissement culturel?

- Pourquoi le romantisme éclot puis s'éteint tout à coup? Pourquoi le surréalisme éclôt puis s'éteint? L'histoire de l'art est faite de périodes. Aucune forme d'expression ne peut se maintenir longtemps à un trop haut niveau. Et quand ça se relâche, c'est évidemment le commerce qui en profite. Le commerce est toujours là pour recueillir le fruit de nos efforts manqués. Mais quand nous désespérions il y a 25 ans de la disparition de la cinéphilie, un autre cinéma est arrivé à la rescousse: l'asiatique, que nous n'attendions pas. Wong Kar-wai, Kiarostami, peut être le plus grand cinéaste aujourd'hui, croient encore au cinéma. En ce moment, le renouveau du ciné- ma est mexicain, argentin, israélien. Comme si la puissance créatrice se déplaçait tel un nuage sur la terre. Par exemple, aucun Français cultivé ne peut citer un seul poème écrit entre l'époque de Racine et celle de Lamartine. L'expression poétique s'est anéantie pendant 120 ans, car à cette époque, on écrivait des vers mais pas de poésie. Ce n'était donc pas reconnu. Le danger qui nous guette est, de même, de faire des films mais pas de cinéma.

- L'avenir du cinéma est-il donc si compromis que cela?

- J'ai créé la Femis pour semer des graines qui produiront leurs effets vingt ou trente ans plus tard. Les jeunes cinéastes n'ont plus aujourd'hui la chance que j'ai eue de participer à un cinéma qui était à son plus haut niveau. Il ne faut surtout pas leur dire quoi faire, mais comment le faire. Leur donner notre savoir-faire. Ils auront de dures bagarres à mener. Ils devront aussi faire face à un problème qui a surgi ces cinq dernières années: celui de la gratuité et du téléchargement de toutes les œuvres de l'esprit. Le droit d'auteur est ce qui donne à l'artiste sa liberté. S'il est soumis à un pouvoir qui le paie, il devient son pantin, mais si les acteurs de la culture ne sont pas payés, il n'y aura plus de culture...

- Que vous inspire l'hommage de la Cinémathèque suisse?

- Il me fait à la fois plaisir, car c'est élogieux, et peur, car je me dis: «Mon dieu, suis-je déjà mort?». On dirait que l'œuvre est close et qu'on y met un point final. Et je pense aux scénaristes dont les noms sont oubliés. En France, à part Jacques Prévert, ils sont considérés comme des tâcherons au service du metteur en scène.

- Un discours sera certainement fait en votre honneur. Qu'aimeriez-vous y entendre?

- Cela m'agace quand on parle de rencontres avec les grands cinéastes. Ma vie a été, étant donné le paysan que j'étais, né dans une maison sans livres, ce que je pouvais imaginer de mieux pour satisfaire une curiosité très avide. Le métier de scénariste, parmi ceux que j'ai pratiqués, est celui qui permet le plus de satisfaire cela. Car quand vous traitez un sujet, vous êtes obligé d'aller au fond des choses. Pour le Mahabharata, j'ai travaillé 11 ans en Inde avec Peter Brooks. C'est ce travail passionnant qui m'intéresse, plus que le succès ou les échecs.

Hommage à Jean-Claude Carrière, jusqu'au 29 juin, Cinémathèque suisse, Lausanne. Soirées spéciales les 14, 15 et 16 mai, en présence de l'artiste. Tél: 021 315 2170. http://www.cinematheque.ch