Il était l’arc unissant les textes sacrés de l’Inde et la physique quantique, Octave Mirbeau et Milan Kundera, Borsalino et Le Roi des Aulnes, Abbas Kiarostami et Peter Brook, Danton et Cyrano de Bergerac, Godard et Buñuel… Il a scénarisé quelque 70 films pour le cinéma et une douzaine pour la télévision, signé une douzaine de pièces et autant d’adaptations pour le théâtre, publié une soixantaine de livres, novélisations de films, récit autobiographique (Le Vin bourru), dictionnaires amoureux, romans, essais…

Homme de lettres passionné par les sciences, penseur rationnel attiré par la spiritualité, farceur éternel plein de gravité, intellectuel apte à la légèreté, Jean-Claude Carrière incarnait l’honnête homme dans son acception moderne. «Celui qui sait un peu de tout sur rien?» ironisait-il, plus sensible aux joies d’une conversation amicale qu’aux honneurs (dont il eut sa part d’Oscars, de Césars et autres) et aux étiquettes.

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Véritable puits de science, il avait l’élégance de faire passer son interlocuteur pour une source de savoir. Il pratiquait l’art du koan zen, posant ces questions sans réponse que l’esprit retourne. «Qu’est-ce qu'une journée?» demandait-il à Jean Audouze, l’astrophysicien avec lequel il avait écrit Regards sur le visible. Celui-ci répondait: «Un moment entre une obscurité et une autre.» Le conteur Carrière développait: «C’est une vieille question que se posaient les Grecs ou les Indiens. Qu’est ce qui est apparu le premier: le jour ou la nuit? Le jour, répondaient-ils – mais il n’a précédé la nuit que d’un jour»…

Liens surréalistes

Né en 1931, dans l’Hérault au sein d’une famille de viticulteurs, Jean-Claude Carrière parle occitan jusqu’à l’âge de 13 ans. Licencié en lettres, il publie Le Lézard et quelques romans d’épouvante alimentaires avant de signer pour Jacques Tati la novélisation des Vacances de Monsieur Hulot et de Mon oncle, illustrée par Pierre Etaix. Auteur de sketches et de chansons, il rencontre Luis Buñuel qui cherche un scénariste pour Le Journal d’une femme de chambre (1964). Unis par les liens du surréalisme, les deux amis ne se quittent plus, travaillant ensemble sur six films, dont Belle de jour et Le Fantôme de la liberté.

Parallèlement à la rigueur sarcastique de Don Luis, Jean-Claude Carrière ne dédaigne pas le cinéma populaire: il travaille sur La Piscine de Jacques Deray ou Julie pot de colle de Philippe de Broca. C’est toutefois la grande littérature qui l’aimante et le stimule. Il adapte Günter Grass, Proust et Michel Tournier pour Volker Schlöndorff (Le Tambour, Un Amour de Swan, Le Roi des Aulnes), Milan Kundera pour Philip Kaufman (L’Insoutenable Légèreté de l’être), Choderlos de Laclos pour Milos Forman (Valmont), Dostoïevski pour Wajda (Les Possédés), Giono et bien sûr Edmond Rostand pour Jean-Paul Rappeneau (Le Hussard sur le toit, Cyrano de Bergerac).

Il signe aussi de remarquables scénarios originaux, basés sur des événements historiques, comme La Controverse de Valladolid, qui retrace un débat religieux du XVIe siècle visant à établir si les Indiens d’Amérique avaient une âme, ou Les Fantômes de Goya, qui reflète les intégrismes contemporains à travers l’Inquisition et la Révolution française. Certains films sont plus réussis que d’autres, tous portent l’empreinte de Jean-Claude Carrière, un mélange d’érudition et d’humour.

Œuvre multiforme

A la fin des années 80, il fait sensation avec Le Mahabharata, le «poème le plus lourd du monde», disait-il, 17 à 18 fois plus vaste que la Bible, mis en scène et porté à l’écran par Peter Brook. La folle entreprise ne relevait pas d’une quelconque «mission culturelle», expliquait l’écrivain, mais d’un intérêt pour la beauté de l’œuvre. «Peter Brook dit très joliment qu’après vingt siècles d’existence orientale, le Mahabharata a eu envie de venir à l’ouest et il nous a rencontrés sur son chemin.»

Il notait aussi que l’Occident vit dans une forteresse économique, politique et culturelle: «Depuis des siècles, nous avons formidablement bien vendu à l’étranger nos Molière, Shakespeare, Picasso, Mozart, etc. Mais les Molière et les Picasso des autres cultures, nous les avons très soigneusement maintenus extra-muros. Les Indiens connaissent notre culture et nous ignorons tout de la leur…»

Quand on demandait à Jean-Claude Carrière où il trouvait le temps de mener ses innombrables activités, il disait qu’il suffisait de les «faire lentement». Le merveilleux conteur vient de se taire. Il est décédé paisiblement, dans son sommeil. Il nous laisse une œuvre multiforme et merveilleuse. Et des os intellectuels à ronger encore, comme cette question: «Le béton est-il monothéiste?» Il observait que chaque année le béton provoquait des inondations terribles et s’interrogeait: «Le béton repousse-t-il l’eau comme le monothéisme les hérésies?» A. Dn.


Le théâtre dans les veines

L'auteur de La Controverse de Valladolid a marqué la scène par ses adaptations magistrales. Pour son ami Peter Brook, il cosignait en 1985 une version du Mahabharata qui brûle toujours dans les mémoires

Un homme à fables. Avec son visage de colosse surpris dans sa caverne et son grand corps dionysiaque, Jean-Claude Carrière était un genre d’aède. Il vous enivrait de ses histoires, vous l’écoutiez et vous vous sentiez soudain comme Ulysse envoûté par Calypso. Il était ce nautonier allant chercher sur la rive des légendes des héros fatigués qu’il remettait en selle sur le rivage de nos existences.

Le théâtre était pour lui ce débarcadère. Une aire de jeu, de joie, autant que le cinéma. Il l’avait découvert à l’adolescence, notamment à travers Shakespeare. En 1946, il voit à Paris Hamlet monté par Jean-Louis Barrault, acteur ardent qui rénove la scène française. Il est ébloui, comme il l’a raconté en 2016 sur RFI. Ce ravissement est un déclencheur. Un quart de siècle plus tard, il rencontrera Peter Brook, cet artiste britannique qui n’a besoin que de trois coussins safran, d’un tapis et de chaises basses africaines pour ramener le théâtre à sa pureté originelle.

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Cette amitié au long cours est l’une des clés de sa carrière théâtrale. S’il a écrit des pièces à succès, comme la captivante Controverse de Valladolid, montée à la fin des années 1990 par Jacques Lassalle, avec Jacques Weber et Lambert Wilson, il se révèle un extraordinaire adaptateur auprès de Peter Brook. Shakespeare est leur Everest, mais pas seulement. Ces deux élargissent le territoire de nos fictions.

Leur chef-d’œuvre? Le Mahabharata à l’été 1985, dans le creuset d’une carrière, à une dizaine de kilomètres d’Avignon. Pour que le charme opère, Jean-Claude Carrière a plongé dans les 81 936 strophes de ce poème sacré où les demi-dieux pullulent, s’écharpent, copulent, défont le monde pour mieux le retricoter. Avec sa complice Marie-Hélène Estienne, il élague dans les intrigues pour se concentrer sur cette guerre sans merci qui oppose les Pandava et les Kaurava.

Le premier ministre indien bluffé

Dans la touffeur de ce Festival d’Avignon, des milliers de spectateurs se passent le mot: ce Mahabharata est une fête, neuf heures de fantasmagorie portée par la tribu cosmopolite de Peter Brook. Jean-Claude Carrière est tombé dans ce chaudron hindou. Il ne cessera de fréquenter les héroïnes et les héros de cette cosmogonie épique, contribuant, en 1989, au film et à la série qui en seront tirés.

En 2019, il persistait en écrivant le texte d’une BD signée Jean-Marie Michaud. A France Info, il racontait alors qu’à l’occasion d’un voyage en Inde avec Emmanuel Macron il avait rencontré le premier ministre Modi. «Il m’a pris dans ses bras et m’a dit: Jean-Claude Carrière, vous avez révélé le Mahabharata au reste du monde, India is your country

Ce lecteur voyageur aspiré par l’Orient, la Perse en particulier, aimait que les récits soient des élixirs de jouvence. Il en soignait l’alchimie, comme Vyasa, rishi à la barbe éloquente, conteur va-nu-pieds du Mahabharata. «Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves», dit Shakespeare dans La Tempête. Jean-Claude Carrière, comme Peter Brook, citait parfois cette maxime. Elle vaut pour lui, barde débonnaire qui rendait les nuits tellement plus fantastiques que le jour. A. Df.