Jean-Claude Mézières a dessiné plus de planètes que Dieu n’en créa et presque autant de créatures à poil, à plume, à écailles. Sublime et drolatique, cette imagerie, qui a infusé son humour et ses inventions dans la culture globalisée, est sortie du néant. En 1967, les références visuelles en matière de science-fiction étaient quasiment nulles. Mézières a dû tout inventer. Il n’en tire pas gloriole: «Je ne suis pas un dessinateur réaliste, je n’aime pas reproduire des photos. Tout devait sortir de l’imagination. Ça me convenait. D’une incapacité, j’ai fait une qualité.»

Départ pour les Etats-Unis

Né en 1938 à Paris, Jean-Claude Mézières lit et recopie Tintin, Lucky Luke et Spirou. Trente mois sous les drapeaux en Algérie cassent l’élan. Il travaille comme maquettiste, conçoit des paquets de lessive dans une agence de pub. Une «envie de foutre le camp», comme «une vengeance contre le service militaire», le prend. Il s’envole pour les Etats-Unis. Tandis que son copain Jean Giraud dessine des histoires de cow-boys (Blueberry), il devient cow-boy.

En Amérique, il retrouve un ami d’enfance, Pierre Christin, qui enseigne le journalisme à Salt Lake City. Les deux amis imaginent raconter ensemble des histoires. «La littérature de science-fiction nous passionnait. J’en avais lu un peu, Christin beaucoup. Il était l’intellectuel. Je gardais les vaches et lui, il était prof d’université», rigole-t-il.

Avec L’Empire des mille planètes, on s’est lancé dans le space opera. Tout de suite, je me suis senti à l’aise dans des paysages libres.

Jean-Claude Mézières

C’est dans les pages de Pilote, en 1967, que Christin et Mézières publient la première aventure de Valérian, agent spatio-temporel. L’histoire commence en 2720 et se poursuit au Moyen Age: «A un moment, j’ai demandé à Christin de ne pas partir tout de suite dans le futur… Faire de la science-fiction avec Johan et Pirlouit! Ha, ha! Puis on a créé Laureline, qui ne devait rien aux Schtroumpfs… Introduire un personnage féminin a été un booster formidable.»

Le deuxième album, La Cité des eaux mouvantes, se passe à New York dans un futur proche (1986). «Et puis, avec L’Empire des mille planètes, on s’est lancé dans le space opera. Tout de suite, je me suis senti à l’aise dans des paysages libres. Canaux, marais, ports ensablés… Les images sortaient de mon imagination. Le pouvoir des mots, simplement…»

Le galop du Glapum’tien

D’emblée, le graphisme semi-réaliste de Mézières marque la différence. Il rompt avec la tradition des fusées en imaginant un vaisseau ovale – qui inspirera le Faucon Millenium de Han Solo. Un souci pratique a dicté ce changement de paradigme: «Un vaisseau plat, c’est la proximité de l’entrée avec le sol.» Autre idée géniale: employer des trames mécaniques pour figurer la translation spatio-temporelle. «Ayant travaillé dans la pub, j’étais un des rares dessinateurs à avoir pratiqué les Letraset. Le truc a fait recette.»

Mézières a répertorié une faune de l’espace haute en couleur. Comme, par exemple, Ralph le Glapum’tien. Comment est-elle arrivée sous le pinceau, cette espèce de grande méduse amphibie? «Ralph est venu assez spontanément. Mon dessin n’est pas top, mais je trouve les bonnes formes au bon moment. Dessiner un beau cheval au galop, c’est difficile. Je préfère donc créer un truc que je peux faire galoper n’importe comment dans une grande éclaboussure. Un Glapum’tien est plus facile à dessiner qu’un cheval!»

La France peut s’enorgueillir d’avoir produit deux des plus grands dessinateurs de science-fiction, Mézières et Jean Giraud, alias Moebius. Ils étaient amis, mais pas nécessairement sur la même planète. Moebius a vécu de toutes ses fibres la révolution psychédélique; Mézières n’y a pas adhéré. «Valérian n’ayant jamais été à la mode, il ne s’est pas démodé. En revanche, Métal Hurlant a laissé beaucoup de cadavres. Druillet est un visionnaire, mais pas un raconteur d’histoires. Je n’ai jamais réussi à lire un de ses albums.»

«Du pur jus»

Mézières a eu droit à une projection privée de La Cité des mille planètes. Il en est ressorti enthousiaste. «J’ai retrouvé très fortement mes personnages. Le film a vraiment l’esprit de Valérian. C’est du pur jus. Du concentré. Luc Besson était un lecteur de base. C’est son Valérian, pas le mien, mais il n’y a pas de trahison.»

Il a vu, émerveillé, se dresser les groubos, ces batraciens aveugles et stupides qu’il a imaginés il y a plus de quarante ans. «Pour moi, qui ai dessiné l’album, c’est monstrueux parce que j’ai une double vision. Ce que j’ai dessiné et ce que le réalisateur propose se superposent par moments. Je dois revoir le film tranquillement, pour me calmer et devenir un spectateur. Observer les différences est passionnant.»

Le film de Luc Besson a coûté près de 200 millions d’euros. A combien Jean-Claude Mézières estime-t-il le prix de revient de L’Ambassadeur des Ombres, l’album dont La Cité s’inspire? «Je ne sais pas compter en millions d’euros! Mais trois feuilles de papier Canson et une bouteille d’encre de Chine ne représentent pas une somme exorbitante. Bon, les pinceaux de martre coûtent très cher et ils s’usent vite. Mais, on est loin de compte, ha, ha, ha!»


«Valérian. Le Guide des mille planètes», d’après l’œuvre de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, Dargaud, 368 p.


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