Décembre 1996: le gouvernement suisse, à court d'arguments face aux attaques répétées sur la question des fonds juifs en déshérence, offre aux historiens du pays une opportunité unique. Chargés de faire la lumière sur l'attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, les membres de la Commission Bergier se voient octroyer des fonds et des moyens considérables, dont la levée du secret bancaire et l'obligation faite à certaines entreprises d'ouvrir leurs archives. Une position inédite, mais aussi un statut très délicat pour des chercheurs qui n'étaient pas du tout préparés à affronter une telle tâche. Entretien avec Jean-François Bergier, ex-président de la commission du même nom.

Samedi Culturel: Vous avez souvent dit que le travail de la commission d'enquête sur l'attitude de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale était un moyen de prouver l'utilité de l'histoire. Comment?

Jean-François Bergier: En temps normal, le travail de l'historien est considéré comme un ornement culturel, une distraction: quelque chose de distingué, plaisant, mais qui ne sert à rien. Par contre, lorsqu'une crise intervient et que les repères identitaires sont bousculés, comme ce fut le cas avec l'affaire des fonds juifs en déshérence, l'histoire redevient nécessaire. Face à une demande qui se fait soudain plus inquiète et plus pressante, à ce besoin de savoir qui l'on est et d'où l'on vient, l'historien peut apporter des réponses.

Avez-vous le sentiment d'y être

parvenu?

Pour l'essentiel oui, même si je suis un peu déçu par la réception de nos travaux. La société civile a bien accepté notre présentation de la réalité et l'on assiste à une remise en question incontestable. En revanche, au niveau politique, la prise de conscience est à peu près nulle. A part quelques formules rhétoriques, il n'y a pas de débat. Rien n'a changé. Cela dit, les historiens savent très bien qu'il faut généralement une cinquantaine

d'années pour qu'une idée s'impose

en profondeur.

La commission a subi de multiples pressions. Or, dans sa formation, rien ne prépare l'historien à affronter de tels événements. N'est-ce pas jouer avec le feu?

Les rapports avec l'environnement médiatique, les groupes de pression politiques ou les lobbies privés ont en effet été difficiles à gérer. Nous avons été contraints d'apprendre sur le tas, avec les risques d'erreurs que cela implique.

Un mode de travail plutôt ambigu pour des scientifiques…

En effet, il faudrait imaginer des solutions pour préparer les historiens à ce genre de tâche. Tout historien devrait aujourd'hui non seulement être à même d'exercer son métier, mais aussi de le faire «fonctionner» au sein de la société. Ce qui passe par une certaine expérience en matière de communication, une aptitude à résister aux pressions les plus diverses et la capacité de conserver une distance critique envers le sujet.

Cette façon de concevoir le métier d'historien est-elle appelée à se développer?

J'espère que ce genre d'expérience ne se reproduira pas trop souvent. Ce n'était pas très sain de devoir agir de cette façon. Il était juste de s'attaquer au problème pour rétablir l'assise de la Suisse face aux attaques de l'étranger. Et, aux yeux des Suisses, il était également devenu urgent de faire la lumière sur le sujet. Mais le climat de précipitation et de panique dans lequel les choses se sont faites n'était sans doute pas le point de départ le plus favorable pour des historiens.

En France, l'importance prise par les historiens dans les procès autour du régime de Vichy dessine un nouveau statut pour l'historien. Comment jugez-vous cette évolution?

Il y a des cas dans lesquels la présence de l'historien dans un tribunal peut être utile. Notamment lorsqu'il intervient en tant que technicien pour établir des faits, comme le ferait un médecin légiste ou un enquêteur dans une affaire criminelle. En revanche, j'ai des doutes lorsqu'il est appelé à la barre pour dresser le contexte dans lequel devraient se situer les faits reprochés au prévenu: le risque de verser dans la subjectivité me semble alors trop important. Il y a une différence essentielle, qu'il faut maintenir, entre le fait de dégager des responsabilités et celui d'établir des culpabilités.

Qu'en est-il de la «public history», qui voit les historiens travailler sur commande pour restituer le passé d'une communauté ou d'une entreprise?

En soi, c'est plutôt une bonne chose. Il y a beaucoup de jeunes historiens au chômage à qui cela peut fournir du travail. Si ceux-ci ont accès aux sources et qu'ils sont libres de dire ce qu'ils trouvent, je ne vois pas le problème. Et puis je n'ai rien contre le fait qu'il puisse exister des bureaux d'histoire comme il existe des bureaux d'architectes ou des cabinets médicaux, même si cette voie n'attire pas toujours les meilleurs.